Politique culturelle
Les artistes de l’espace public imposent leurs revendications dans les rues d’Aurillac

Les artistes de l’espace public imposent leurs revendications dans les rues d’Aurillac

20 août 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

A l’appel de la Fédération Nationale des Arts de la Rue (FNAR) et de ses fédérations régionales, une Manifestive (contraction de “manifestation” et de “festive”) a réuni plusieurs centaines de personnes à Aurillac ce 18 août, pour montrer la détermination des artistes, des publics et des habitants à ne pas accepter la disparition du fameux festival d’Aurillac, principal festival en France et en Europe pour les arts de la rue et de l’espace public.

Périne Faivre de la cie Les Arts Oseurs face à la marionnette de Marianne, Manifestive (Aurillac), 18 août 2021 (c) A. Mourot

Second été noir pour les arts de la rue

Il faut dire que les arts de la rue traversent leur second été noir. En 2020, face à la situation sanitaire et en l’absence de vaccins, la plupart des manifestations culturelles ont été annulées. Mais 2021 n’est pas plus faste pour les artistes de l’espace public. Face aux mesures draconiennes exigées des festivals pour sécuriser les événements, beaucoup ont dû jeter l’éponge.

Cela constitue une menace pour l’avenir même de ce secteur : au-delà du manque à gagner lié aux annulations, qui peuvent mettre des compagnies en difficulté, et fragiliser les diffuseurs, c’est toute la dynamique de la création et de la diffusion qui est menacée. Ces festivals sont des moments indispensables, non seulement parce qu’ils sont le lieu de la rencontre entre les œuvres et le public, mais encore parce qu’ils permettent aux programmateurs de repérer les spectacles qu’ils vont acheter. Sans festivals, les créations récentes risquent de ne pas tourner, et de finir aux oubliettes. Pour couronner le tout, les cachets qui ne sont pas versés parce que les spectacles n’ont pas lieu vont poser des difficultés aux interprètes, qui vont avoir du mal à renouveler leur statut d’intermittents.

La détermination des équipes, des directions, en synergie avec les collectivités locales, ont permis de sauver quelques événements. Même si, souvent, les dispositifs ont été complètement revisités pour tenir compte des contraintes réglementaires. Mais ces dernières sont tellement fortes que certains festivals, notamment ceux qui n’ont pas assez de moyens humains et budgétaires pour y faire face, préfèrent ajourner leur événement. Même Chalon Dans La Rue, qui est l’un des festivals les plus importants du secteur, a failli ne pas se faire. C’est une volonté politique forte qui l’a sauvé. Mais les difficultés ont été telles que l’un des deux co-directeurs, Pierre Duforeau, a annoncé son intention de démissionner.

L’annulation de trop

C’est dans ce contexte que le représentant de l’Etat dans le département du Cantal a contraint l’association Éclat à annuler le festival d’Aurillac. Les organisateurs avaient pourtant fait un certain nombre de concessions. Le festival devait se faire selon un dispositif exceptionnel, entièrement revu, un peu comme celui que Chalon avait mis en place un mois plus tôt : l’association Éclat avait prévu “deux rendez-vous, d’une durée de 3 jours, [qui] rassemblait une dizaine de compagnies programmées et 80 compagnies de passage dans des lieux clos, contrôlables et répondant aux protocoles sanitaires et sécuritaires”. Malgré cela, “les autorités préfectorales nous ont indiqué qu’elles ne pouvaient pas autoriser la tenue de cette manifestation en l’état”, précise le communiqué de l’association Éclat.

Le préfet s’est expliqué sur sa décision dans la presse. Il précise que les mesures prises par l’organisateur lui paraissaient prendre “insuffisamment en compte les impératifs sanitaires et de sécurité publique”, notamment les impératifs liés au plan Vigipirate. Ce qui lui posait problème, dans le dispositif proposé, était le fait que deux week-ends consécutifs de spectacles étaient ouverts au public. Cela lui faisait craindre de trop grandes difficultés à “maîtriser l’affluence générée par les spectacles”. En somme, la préfecture était prête à ce que les représentations aient lieu, tant que le public n’y assistait pas. Dans ces conditions, Frédéric Rémy, le directeur du festival, a fini par prendre à contre-coeur la décision d’annuler.

Face à l’annulation du festival d’Aurillac, la mobilisation des artistes

C’est face à ces décisions que le secteur s’est mobilisé.

Dans un premier temps, des artistes et organisateurs de festivals ont rendu publique une “déclaration de Saint-Amand”, le lundi 12 juillet à Saint-Amand de Coly lors du festival “Saint-Amand fait son intéressant !”. Dans des termes forts, les signataires dénonçaient un “choix liberticide” menant à une “destruction culturelle”, à mettre au regard d’un “droit de pratiquer ces rituels urbains” qui n’est pas sans rappeler notamment la notion de droits culturels, consacrée par le droit français et international. La déclaration se finissait sur un appel à “un mouvement de contestation radical et pacifique”.

Suite à son Assemblée Générale le 21 juillet, la FNAR a lancé un appel rendu public le 11 août, invitant toutes les personnes intéressées à se réunir à Aurillac à la date du 18 août, pour une manifestation surnommée “Grande Manifestive”. Le mot d’ordre était “la défense des libertés dans l’espace public”. Le communiqué de la Fédération soulignait le caractère “arbitraire” des décisions prises par les autorités alors même que la profession s’adaptait “du mieux [qu’elle] pouvait” en faisant preuve de “bonne volonté”. L’objectif était de “réaffirm[er] les libertés d’expression, de création et de circulation dans l’espace public”.

Un rendez-vous sous haute surveillance

Ce 18 août, des centaines de personnes ont convergé sur le centre-ville d’Aurillac. Le cortège s’est constitué place Michel Crespin, devant un mur d’enceintes rappelant le dispositif des free party, avec un concert surprise – et bénévole, précise l’intéressé – de Didier Super, et des prises de parole de nombreux artistes.

Les mots de Jean-Georges Tartar(e), figure tutélaire des arts de la rue disparu au début du mois d’août, lus par Nadège Prugnard et Jean-Marie Songy (ancien directeur du festival), ont résonné sur la place : “Le monde va mal, tant pis, j’irai seul au combat. Seul je monterai à l’abordage du sanctuaire de la peur et de la tyrannie, seul, dressé sur mes jambes séniles, je déclencherai l’Intifada ! Mon Intifada à moi, féroce, cruelle, implacable, avec à la place des pierres, les mots.” La forme est poétique, le fond, politique, et la rage se sent dans les voix.

L’alliance de la politique et de la fête, le savoir-faire des artistes de rue

Le cortège a commencé à se mettre en mouvement vers 17h30. En queue de cortège, Marianne, une marionnette géante faite de tôle et d’osier, construite collectivement en 2016 à l’occasion des 10 ans de Rue Libre, Journée internationale des arts de la rue et de la libre expression dans l’espace public. Un symbole fort, accompagné par le slogan “L’Art est public !”. Certaines compagnies avaient fait le déplacement avec costumes et instruments de musique. D’autres ont consenti un sacrifice financier pour déplacer quelques-unes de leurs constructions: ainsi du piano roulant de la compagnie Les Arts Oseurs, ou de l’Oisôh de la compagnie Paris Bénarès.

Parti de la place Michel Crespin, le cortège y est retourné après une boucle qui l’a fait passer par la rue des Carmes avant un demi-tour cours Monthyon. Jusqu’au dernier moment, le parcours et les modalités de la manifestation ont fait l’objet d’intenses négociations avec les services de la préfecture.

L’ambiance est festive, joyeuse. Périne Faivre, directrice artistique des Arts Oseurs, résume ainsi l’atmosphère de ce rassemblement : “chaotique, furieux, vivant”. Juchée sur le piano de la compagnie, elle a adressé à la foule, avec la complicité de Renaud Grémillon, “La déclaration des poètes” de Patrick Chamoiseau. En y ajoutant quelques mots, parmi lesquels ont a pu entendre: “Les poètes déclarent que la ville d’Aurillac est le lieu de tous les possibles, […] que le théâtre de rue essentiel, unique, vital, nauséabond, collant, viscéral est indispensable à un monde vivant et rude, que les murs de la ville sont érigés pour faire écho à nos voix et non pour les arrêter, […] que rien n’arrêtera jamais la parole des femmes et des hommes qui doit être entendue en plein jour et sous les mêmes orages ».

Malgré les craintes des autorités, matérialisée par la présence de nombreux CRS, aucun débordement n’a eu lieu. La Manifestive, pour être revendicative, n’avait pas besoin d’être destructive. Aucun représentant de la préfecture ou du Ministère ne semble avoir assisté à l’événement. En revanche, les collectivités locales étaient présentes; notamment le maire, son adjoint et son directeur de cabinet sont restés jusqu’à la fin de la journée. Une absence particulièrement remarquée : celle de Françoise Nyssen, ancienne Ministre de la culture, présidente de l’association Éclat, qui ne semble pas avoir considéré que la défense de son festival valait le déplacement.

Un bilan très positif

Jean-Luc Prévost, le Président de la FNAR, parle de la manifestation du 18 août 2021 comme “un gros succès”. “1500 voire 2000” personnes étaient présentes, selon ses estimations, dont “une centaine d’artistes ou un petit peu plus”. Le reste du cortège était donc composé d’habitants de la ville et de spectateurs venus soutenir la manifestation. “On lit parfois sur les réseaux sociaux que les Aurillacois en ont assez du festival, mais la réalité sur le terrain c’est qu’ils nous disent à quel point ils y sont attachés”, note Jean-Luc Prévost.

“Dans le côté joyeux, dans l’amour d’être ensemble, dans la fraternité ça a été très fort”, ajoute-t-il. Pourtant, les débats de la matinée ont été très vifs, dans une ambiance tendue. La mairie s’est entendue dire qu’elle avait contribué à tuer une partie de la profession. Le directeur du festival, Frédéric Rémy, s’est vu adresser le reproche d’avoir pris la décision de l’annulation sans se concerter avec le reste de la profession. Mais les discussions ont permis également de rétablir un certain dialogue, le maire d’Aurillac, Pierre Mathonier, s’engageant notamment à adresser un courrier à tou.te.s les maires des autres villes où se trouvent des CNAREP (Centres nationaux des arts de la rue et de l’espace public).

On constate en tous cas qu’une partie du secteur de la rue fait désormais front commun, unie pour la défense de sa liberté de présenter ses œuvres au public, face aux décisions politiques et administratives qui la menacent. Les artistes insistent sur le fait qu’ils ne sont que le fer de lance d’un combat plus large : de ne pas abandonner l’espace public et les libertés qui y sont consacrées à l’inexorable avancée des restrictions décidées au nom de la sécurité. Jean-Luc Prévost rappelle que ce combat est aussi un combat pour une autre manière de pratiquer la démocratie, avec une gouvernance plus horizontale, un dialogue renoué. “Il faut accompagner au lieu d’interdire. On a besoin d’une société de confiance et non pas d’une société de défiance.”

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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