Politique culturelle
[Interview] Pierre Savy « Il faut insister sur une positivité de la fin du monde »

[Interview] Pierre Savy « Il faut insister sur une positivité de la fin du monde »

20 décembre 2012 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Pierre Savy est historien. Il est maître de conférence en histoire du Moyen Age à l’Université Paris Est Marne la Vallée. Il vient de publier un livre qui s’appelle L’Europe des rois et des princes 1215-1492, chez Armand Colin. En 2013, il préfacera aux Belles Lettres, Des juifs et de leurs mensonges, un traité antisémite de Martin Luther traduit par Johannes Honigmann.  Nous avons souhaité le rencontrer pour comprendre la réalité des différentes fins du monde à l’aune de la plus célèbre de toutes : l’an mil.

Je souhaitais vous interroger sur la réalité des peurs concernant la fin du monde. Pouvez vous  parler de celles qui ont entouré l’an mil ? Est-ce que c’était vrai ?

C’est un dossier très riche dans l’historiographie. La communauté des historiens  croit aujourd’hui que ce n’est pas vrai. D’abord, parce que les gens ignoraient la date, à part dans quelques milieux savants, sur-lesquels, nous sommes renseignés car il y a des sources, où la date était connue. L’an 0 a été fixé par Denys le Petit, qui  meurt en 540. La plupart des gens ignorait donc la date. Et quand bien même on l’aurait su, il semble que cette histoire soit fausse. Depuis le XIXe siècle, on remarque quatre phases alternées dans un mouvement de balancier. Suite des écrits de Michelet il y a eu cette idée des terreurs de l’an mil, ensuite cela a été critiqué, on y est ensuite revenu de façon allégée, avant de réfuter totalement cette idée. Elle reste tout de même très vivace.

Pourquoi l’an mil ?

Il faut comprendre pourquoi mil. On trouve cette mention dans l’Apocalypse de Jean qui est l’un des livres les plus mystérieux du Nouveau Testament des Chrétiens. Mil, ce serait mille ans à ajouter à une date. Mais laquelle ? Soit mille ajoutés à l’an 0, soit à la date de mort de Jésus, donc 1033. Mais d’autres ont dit que ces mille ans étaient le minium, c’est à dire uniquement un temps long.  Donc les 1000 ans tombent dès qu’il y a un évènement inquiétant.

Donc, il y a d’autres fins du monde au Moyen Age ?

Au Moyen-Age, oui, et elles sont assez colorées positivement. Ce qu’on a l’air de constater dans les sources, c’est qu’à la fin du Xe siècle et de façon très limitée, il y a une croyance à une fin du monde prochaine. Et ce sont ces quelques sources éparses mais qui pour certaines sont très postérieures, du XII au XVe siècle, qui ont été mises en séries et qui  on créé une accumulation et  une distorsion qui fondent ce que l’on a appelé  les terreurs de l’an mil. On en note plusieurs.  En 1033, au XIIe, dans la foulée de la pensée de Joachim de Flore et autour de la Grande Peste, on a des millénarismes dans des  mouvements populaires animés par des intellectuels chrétiens dissidents. Depuis Augustin, au Ve siècle, l’Eglise a tranché pour dire qu’il n’y avait pas d’acception littérale du millénium.

Est-ce qu’il y a eu d’autres mythes en dehors du Moyen Age ?

Dans la tradition juive, cela est très fort. Manitou nommait cela « l’historiosophie », l’avènement du projet divin à travers l’histoire. Cette idée de l’accomplissement d’un projet divin sur des milliers d’années ne va pas de soi mais elle est naturelle dans la culture judéo-chrétienne. En dehors de cela, je n’en connais pas d’autres. La fin du monde se rapproche du millénarisme ou de l’apocalypse. Cela donne une soupe. Il faut insister sur une positivité de la fin du monde. Aujourd’hui chacun sait que l’on peut détruire le monde.  Dans le mythe, pour les Chrétiens, Jésus naissant ou mourant à plus mil ans, c’est-à-dire le règne du Christ, ouvre sur la période de la fin du monde qui est difficile mais qui ouvre sur la parousie, l’installation d’une Eglise céleste.  Dans le judaïsme, il y a l’attente du temps messianique. C’est pour le bon que cela se passe.  Mais en dehors du cadre religieux, il y a un changement radical en terme de mentalité qui fait que tous tentent de ralentir l’arrivée de la fin du monde, en protégeant la nature par exemple. On ne cherche pas à hâter la fin du monde nucléaire, écologique.

La date du 21 décembre fait l’objet d’un engouement médiatique, d’une multitude de soirées, de plaisanteries. On en rit, mais cela est présent.

Je pense qu’on a vraiment peur, en nous-mêmes, de la fin du monde. Quelque chose a été brisé dans la confiance. Cela agit particulièrement en France, le pays est inquiet. Nous avons la capacité  technologique de la faire advenir, ce qui est quand même en terme de rapport entre nous et la nature très perturbant. Alors, si cela doit advenir, autant être prévenu, et faire la bringue la veille !

 

Pour aller plus loin :

 

Sylvain Gouguenheim, Les fausses terreurs de l’an mil. Attente de la fin des temps ou approfondissement de la foi ?, Paris, Picard, 1999.

Georges Duby, L’An mil, Paris, Gallimard, 1993.

Visuel : DR

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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