Politique culturelle
Hôtel de la Marine, dernière : la modernisation mise au Garde-Meuble

Hôtel de la Marine, dernière : la modernisation mise au Garde-Meuble

17 janvier 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

Suite à l’annonce du départ de ses occupants pour le nouveau bâtiment du ministère de la Défense, l’hôtel de la Marine, construit entre 1758 à 1774 et situé sur la place de la Concorde, s’est trouvé au cœur de plusieurs années de polémique. Appel à projet en novembre 2010, qui verra la candidature du groupe privé Allard, puis Commission dirigée par Valéry Giscard d’Estaing, implication puis retrait du Musée du Louvre… Aujourd’hui, il va être pris en charge par le Centre des monuments nationaux.

L’hôtel de la Marine deviendra finalement un musée, destiné à témoigner des pages de l’histoire de France que ce lieu vit défiler, et de ses spécificités architecturales et mobilières. Pas la moindre vente prévue. D’aucuns regrettent cette absence de modernisation. Qu’en penser ?

Le projet d’un « Garde-Meuble » moderne

Hôtel de la MarineLe bâtiment, situé place de la Concorde, ne prit le nom d’ « hôtel de la Marine » qu’avec l’installation en son sein du ministre de la Marine, en 1789. Auparavant, il abrita, dès la fin de sa construction sous le règne de Louis XV, le Garde-Meuble de la Couronne. Les armes, meubles et bijoux fabriqués pour la Cour y étaient déposés, et exposés au regard du public les premiers mardis de chaque mois, entre Pâques et la Toussaint. Les compétences de la France en termes d’artisanat devaient impressionner les représentants fortunés de son peuple.

En 2015, la fonction de ce lieu, conservée jusque-là, changera : l’Etat-major de la Marine française quittera les bureaux pour s’installer dans le nouveau ministère de la Défense, dans le quartier de Balard (15ème arrondissement). On se souvient qu’en 2011, l’annonce faite et un appel à financement lancé, le groupe dirigé par l’homme d’affaires Alexandre Allard, passionné de monuments anciens, proposa un projet de gestion pour ce lieu, soutenu par le ministre Renaud Donnedieu de Vabres et accompagné d’une inévitable restauration. Le nom de cette entreprise : « la Royale ».
Dans une lettre ouverte à Valéry Giscard d’Estaing, président d’une commission scientifique nommée en 2011 afin d’examiner les possibilités d’avenir pour le bâtiment, le groupe exposait son idée : créer une sorte d’équivalent parisien à la Villa Médicis, devant contribuer au « rayonnement international » de la France. Les signataires précisaient alors que pour « certaines personnes », « l’hôtel de la Marine ne saurait devenir autre chose que le siège d’une administration prestigieuse ou la nouvelle dépendance d’un musée renommé ». Or « avec 5% du marché mondial de l’Art, Paris n’est plus une place qui compte face au dynamisme chinois ou anglo-saxon. » Et cet hôtel était autrefois « un centre d’impulsion des tendances décoratives et de la création artistique de la fin du XVIIIème siècle, ainsi qu’un lieu de résidence ». Il était donc judicieux de lui rendre une part de sa fonction originelle, tout en le mettant au service du pays. Car la fin de la lettre ouverte disait également : « la marque « France  » est le pilier de toute notre industrie ; ses racines se nourrissent du terroir fertile où les créateurs du monde entier se donnent rendez-vous depuis des siècles pour engendrer la magie que tous les autres pays nous envient. »

Soutenue par une pétition, signée notamment par des artistes, cette initiative se heurta à d’autres signatures. La commission de Giscard d’Estaing pencha vers une gestion publique, la prise en charge de l’hôtel fut déléguée au Louvre qui, en 2012, se retira. Alors Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux, œuvra jusqu’à la réussite pour en obtenir la gestion.

La mise en avant de l’héritage historique

HM-10Rappelant que l’édifice était, depuis 1862, classé monument historique, il a repris les mots d’Etienne Poncelet, architecte en chef de ces monuments historiques, auteur en 2010 d’un rapport sur la valeur patrimoniale de l’hôtel de la Marine. Ce dernier est décrit comme contenant 700 objets mobiliers de grande valeur, détail qui, associé aux spécificités de son architecture, fait de lui un « rare conservatoire des matériaux anciens » et un témoin de « l’évolution des techniques architecturales du second œuvre et des arts décoratifs ». Bélaval a également mis en avant les événements de l’histoire de France dont il a été le témoin, de la signature de la fin de l’esclavage ou du procès-verbal de Louis XVI au vol du fameux « collier de la Reine ».

En conséquence, l’hôtel de la Marine va voir un musée s’ouvrir en son sein en 2015. Il sera loisible au public de visiter les salons du premier étage, les galeries en balcon donnant sur la place de la Concorde, le boudoir de Marie-Antoinette… Et la possibilité de reconstituer le Garde-Meuble de l’époque de Louis XV est à l’étude.

Le luxe contre la connaissance

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Ce feuilleton culturel portant sur l’avenir d’un lieu historique a permis de voir s’exprimer deux opinions opposées qui prenaient cependant toutes deux l’histoire pour fondement.

Le projet du groupe Allard désirait donner au bâtiment une fonction comparable à l’enceinte du Garde-Meuble en son temps : un espace qui aurait permis et facilité le travail artistique, destiné plus largement à montrer les capacités de la France en terme de création d’art. On peut penser que la commission d’enquête scientifique a pu craindre que le projet soit de démontrer le savoir-faire français non pas en termes de création, mais de vente d’art. La mission du Garde-Meuble de la Couronne en son temps n’était pas de faire connaître les arts, mais d’impressionner, de tétaniser grâce à eux. De plus, il n’était réservé qu’à un petit nombre de gens.

De surcroît, cet accent mis sur le pouvoir des formes d’art de l’époque en tant que possibilité de rayonnement était mis au service de l’Etat, et non pas d’intérêts privés. On pouvait redouter la mise en place, autour des lieux d’exposition, de structures de vente périphériques : restaurants, boutiques…Tout cela relié bien sûr au secteur du luxe. Au Royal Monceau, palace possédé par le groupe Allard, installé dans un bâtiment rénové, la galerie d’art reste une composante de l’hôtel.

Le problème des frais de restauration eût été d’emblée résolu, mais d’un autre côté, le mobilier d’époque aurait été vendu aux enchères. Et comment inclure la Marine dans le projet ? Un bâtiment ayant accueilli, des siècles durant, une telle fonction étatique, était-il fait pour la vente d’art ? Et devait-il devenir un bien échangeable, pouvoir être revendu ?

Même si certains peuvent rétorquer que, juste à côté de l’hôtel de la Marine, un autre bâtiment historique abrite l’Hôtel Crillon, on peut penser, en se plaçant d’un point de vue strictement historique sans orientation politique, que le meilleur hommage à rendre au Garde-Meuble de la Couronne est à faire dans un musée, et non pas dans une structure de création et de vente d’art.

Visuels :

©Ange-Jacques Gabriel (1698–1782)

©http://www.hotel-marine-paris.org

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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