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Donald Trump 2016 : campagne politique ou téléréalité ?

Donald Trump 2016 : campagne politique ou téléréalité ?

17 août 2015 | PAR Stéphane Blemus

Record d’audimat pour la chaîne de télévision Fox News. 24 millions d’Américains ont regardé, un soir d’août, le premier débat des primaires du Parti Républicain. Huit fois plus de téléspectateurs que pour le premier débat de 2011. Sursaut démocratique ? Soif d’alternance politique ? L’effet « Donald Trump » paraît évident. Même s’il ne gagnera probablement pas la nomination républicaine, l’émergence de ce phénomène médiatique est pleine d’enseignements, pour les Etats-Unis comme pour la France.

Pour les caciques du Parti Républicain interrogés par Politico après le premier débat des primaires du 6 août 2015, où dix hommes politiques républicains étaient sur scène pour convaincre, il n’y avait aucun doute : le grand perdant du soir était Donald Trump.

Ce soir-là, l’homme d’affaires n’avait rien fait pour rassurer les habitués des arcanes du Grand Old Party. Premier effroi : il avait été le seul à ne pas exclure de se présenter face au futur candidat républicain s’il n’était pas choisi. Plus surprenant encore, il s’était vanté d’avoir fait des donations à sa rivale politique démocrate Hillary Clinton et même de l’avoir invité à l’un de ses mariages. Il avait aussi été évasif sur des accusations graves et répétées de misogynie, ainsi que sur des sujets importants pour un républicain américain comme la sécurité sociale ou l’immigration… En somme, Donald Trump n’avait rien changé dans son comportement, ni sur la forme ni sur le fond, pour présidentialiser son image et ses propos. Autant dire que pour de nombreuses têtes pensantes du Parti Républicain, ce débat sur Fox News allait tuer l’élan de sa campagne.

Et pourtant. Quelques jours après le débat, son soutien populaire constaté par les sondages n’a jamais été aussi élevé. Le Huffington Post place ainsi Donald Trump largement en tête de ses concurrents, avec une avance de 14 points sur son plus dangereux opposant, Jeb Bush, dans son Pollster Model du 10 août. Au-delà de la caricature qui en est faite à l’échelle mondiale, Donald Trump personnifie une profonde désacralisation du politique et, plus grave encore, une désaffection des électeurs vis-à-vis de la parole politique en Occident.

Trump me, I’m famous

Multimilliardaire sans complexe, communicant volontiers outrancier, polémiqueur incessant sur Twitter, avec un teint orangé-UV hiver comme été, Donald Trump a le profil typique pour une émission de téléréalité. Il en a d’ailleurs présenté une jusqu’en février dernier. Depuis juin 2015, il s’est lancé dans la campagne d’investiture des primaires du Parti Républicain pour l’élection présidentielle américaine de 2016. Et en l’espace de deux semaines à peine, l’homme d’affaires a pulvérisé dans les sondages tous ses compétiteurs dont le favori, un poids lourd, Jeb Bush, ancien gouverneur d’un état clé, la Floride, et fils préféré de l’ex-président Georges H. W. Bush.

Sa campagne s’inscrit comme l’antithèse absolue de la « présidence normale ». Il est l’anti-Hollande par excellence : volubile, opulent, fantasque, narcissique, clivant… Mais, à la manière d’un Bernard Tapie dans les années 90 ou d’un Silvio Berlusconi dans les années 2000, son anormalité est perçue comme qualité. Voire comme programme politique. Son non-conformisme détonne, désarçonne, impressionne. Tout comme la mise en avant systématique de sa fortune personnelle. Trump, comme Tapie et Berlusconi, est cet homme puissant que le public adore exécrer.

Mais au-delà de l’admiration pour le clinquant et les paillettes, au-delà de l’épiphénomène qui ne durera probablement pas, quels sont les éléments qui font sa réussite ?

Une certaine idée des médias

L’atout de Donald Trump, c’est avant tout d’être une machine de guerre télévisuelle. Ses interventions durant le débat du 6 août étaient de l’ordre de la mauvaise comédie et du talk-show de fin de soirée. A aucun moment il n’a cherché à être présidentiel. Au contraire il s’est lancé dans toutes sortes de bravades. Ses opposants semblaient être de simples figurants, aucun – ou presque – n’osant véritablement l’attaquer de front. Donald Trump pouvait donc à loisir étendre son temps de parole, déclamer ses petites phrases pré-écrites et se mettre les rieurs dans la poche. A tel point que de nombreux commentateurs américains ont surnommé ce moment le « Trump Show ».

Phrases très courtes, à dessein polémiques, accompagnées par des mouvements saccadés et fermes des mains, un regard sur-joué et des mimiques forcées. Cette recette fut celle de Sarah Palin, une autre comète médiatique, qui fut colistière de John McCain face à Barack Obama en 2008. Elle est reprise aujourd’hui par Donald Trump. Là où certains politiques ont pu avoir une « certaine idée » de leur pays, le candidat Trump a avant tout une certaine idée des médias. Face au miroir déformant d’une opinion volatile et parfois imprévisible, les politiques se demandent trop souvent : « Média, mon beau média, dis-moi qui est le plus beau ? ». Donald Trump a, lui, la réponse : il est le plus beau et le fait savoir à travers les caisses de résonance numériques. Il n’a aucune doctrine. Aucun réel programme. Aucune position bien arrêtée sur les sujets brûlants de l’actualité. Il est Donald Trump. Point.

Symptôme de la désillusion envers la parole politique

Malgré tout, peut-on limiter la montée en puissance de Donald Trump à un appel d’air médiatique auto-réalisateur ? Pas seulement. Les experts de la politique américaine se tirent les cheveux pour définir son identité politique. Pour Nate Silver, statisticien et fondateur de FiveThirtyEight, Donald Trump est simplement un « troll », c’est-à-dire « une personne qui cherche la discorde en soutenant des arguments avec l’intention délibérée de provoquer une réponse émotionnelle ou de perturber une discussion normale. » Pour d’autres, comme l’universitaire Walter Russell Mead, il est un populiste nihiliste. Mais est-ce que Donald Trump n’en dit pas plus sur l’état du débat public actuel dans les pays occidentaux que sur sa propre personne ?

Donald Trump a indiqué durant le débat du 6 août : « Le grand problème de ce pays est d’être politiquement correct. J’ai été contesté par tant de personnes, et je n’ai franchement pas le temps pour le politiquement correct total. Et pour être honnête avec vous, ce pays non plus n’en a pas le temps. »

Si les politiques sont vus comme engoncés dans le politiquement correct, dans la harangue inefficace, la force d’un personnage comme Donald Trump est de sembler parler sans voile ni ambages. Si le politiquement correct semble inhiber la parole publique, la popularité d’un « troll » sans véritable colonne vertébrale idéologique ni même d’expérience publique est naturelle. Son attrait est de dire des choses outrageantes mais ressenties par beaucoup de gens, d’être l’instrument verbal d’une colère publique. Comment les autres candidats républicains américains parviendront-ils à répondre à ce mécontentement invisible qui s’exprime par le soutien à Donald Trump ? Affaire à suivre.

Visuel : ©Gage Skidmore

Stéphane Blémus

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Stéphane Blemus

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