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L’interview confinée d’Aurélie Voltz : «ralentir, prendre de la distance et (re)penser»

L’interview confinée d’Aurélie Voltz : «ralentir, prendre de la distance et (re)penser»

25 avril 2020 | PAR Laetitia Larralde

Aurélie Voltz, directrice du Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne Métropole, s’est prêtée au jeu de l’interview confinée. Réflexions sur les possibilités d’un nouveau rapport de l’humain à l’art.

Comment allez-vous ?
Je vais bien et mes proches, y compris ma grand-mère centenaire, sont également en bonne santé.

Est-ce que vous sortez encore un peu ou bien êtes-vous totalement enfermée?
Je sors de plus en plus, presque tous les jours à mesure que le confinement se prolonge. J’ai besoin, après un grand moment de repli, de m’ouvrir à la ville, la redécouvrir étrangement avec une nouvelle saison, arpenter des coins encore inconnus dans un nouveau silence, ponctué de chants d’oiseaux. Côtoyer ses collègues et son lieu de travail en pointillé, retrouver des commerçants de proximité est rassurant.

Quelles sont vos routines culturelles pour diminuer l’angoisse ?
Je visionne des documentaires et des films d’art et d’essai, j’écoute des émissions radiophoniques en podcast, tout en lisant de longs romans visionnaires. L’évasion est à la fois une échappatoire et une prise de distance qui permet de mieux cerner la réalité.

Quels projets ont été repoussés ou suspendus ? Jusqu’à quand ?
Tout le planning du Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne a été bousculé. Nous avons dû repousser une toute nouvelle biennale d’art contemporain, Après l’Ecole – biennale artpress des jeunes artistes, organisée en collaboration avec l’Ecole supérieure d’art et de design de Saint-Etienne, qui aura lieu en octobre. Deux expositions monographiques d’Alexandre Leger et Firenze Lai, qui devaient être démontées en mai, sont prolongées jusqu’à fin août. Nous espérons tenir notre exposition phare de l’été, consacrée au sculpteur américain Robert Morris, pour le mois de juillet. Intitulée The Perceiving Body, elle pourrait permettre aux visiteurs de s’interroger plus que jamais sur leurs rapports intuitifs, physiques, corporels à la sculpture, après des mois de confinement.

Quel est l’impact du confinement sur votre musée ?
Le musée a fermé brusquement le 13 mars dernier, en laissant tout en suspens. Plus de cinquante personnes ont été installées en télétravail avec des missions à court, moyen et long termes à poursuivre : la préparation de nos prochaines expositions jusqu’en 2022, l’édition de notre prochain catalogue des collections, notre étude de nouveau centre de conservation, l’indexation sur la base de données de nos collections… tout en restant en contact avec les institutions auxquelles nous avons prêté nos œuvres (actuellement une quarantaine réparties en Europe, en Inde et au Japon). C’est aussi un moment propice pour former nos nouvelles équipes d’accueil, tout en menant un bilan rétrospectif sur nos publics. Des rondes techniques ont lieu chaque jour au musée, afin de contrôler l’hygrométrie de nos réserves et de veiller sur les œuvres exposées. En résumé, même dans ces temps hostiles, éloignés les uns des autres, nous écrivons ensemble la suite.

Avez-vous mis en place des nouvelles façons de partager les collections et expositions du musée avec le public ?
En lien avec l’initiative nationale du ministère #CultureChezNous, plusieurs publications sur les réseaux sociaux ont mis en avant nos ressources en ligne, comme notre chaîne Youtube proposant des interviews d’artistes (Pierre Buraglio, Valérie Jouve…), notre interface d’exploration des collections ou notre blog. Des « visites confinées » révèlent maintenant nos expositions œuvre par œuvre, de Firenze Lai à Marisa Merz.
Plus créatifs, des ateliers sont proposés à partir des œuvres de la collection : une œuvre géométrique d’Auguste Herbin reconstituée par un jeu de bouchons multicolores ou les formes orangées de notre peinture de Kupka transposées dans un camaïeu de tissus. On est émerveillés de découvrir chaque jour les créations des internautes. Face à la prolongation du confinement et dans l’optique de susciter de nouvelles visites virtuelles en vidéo, nous nous questionnons sur la meilleure façon de faire littéralement « rentrer » le public dans nos salles.

Pensez-vous que le confinement aura des répercussions sur la création artistique contemporaine ?
Chaque artiste a d’immenses ressources en lui. Ce confinement à l’atelier peut être un moment pour faire le point sur son travail, développer des projets d’envergure de manière plus sereine et concentrée, ou bien marquer un tournant dans sa pratique. Je suis moi-même curieuse de découvrir après coup ce qui aura été réalisé dans cette période.

Quelle est l’activité que vous avez découverte ?
Le vélo d’appartement est une activité plus libératrice que je ne l’avais imaginé. L’imagination travaille avec les kilomètres virtuels.

Quels sont vos espoirs et envies pour l’après confinement ?
Tous les acteurs du monde de l’art contemporain, qu’ils soient directeurs de musées, de centres d’art, galeristes, artistes… se questionnent sur le système actuel qui, malgré nous, procède de la surenchère : produire plus d’œuvres ou d’expositions, multiplier une offre culturelle, alimenter abondamment les réseaux sociaux, nourrir un marché de l’art avide de foires, exponentielles, à l’échelle planétaire.

Je me suis engagée a contrario, depuis deux ans, à ralentir la cadence de la programmation du Musée, envisager des expositions plus accessibles, en étant plus longues et documentées tout en portant une attention à leur impact écologique dans leur scénographie, leur mode de production alors que les moyens économiques s’essoufflent. J’ai également développé une programmation annuelle autour de notre immense collection. Nous avons un territoire avec une histoire suffisamment riche pour en faire un événement en soi. L’extraordinaire est à nos pieds. Mes souhaits les plus chers seraient donc de ralentir, prendre de la distance et (re)penser.

Visuels : 1- © Charlotte Pierot / 2- Vue de l’exposition L’équilibre des blancs de Firenze Lai au MAMC+. Photo : A. Mole / 3-4-5 photos M. Cizeron

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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