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Interview : Superbe rencontre avec Nicole Bertolt, responsable de la Cohérie de Boris Vian

Interview : Superbe rencontre avec Nicole Bertolt, responsable de la Cohérie de Boris Vian

25 avril 2013 | PAR Juliette Hebbinckuys

 

 

 

Avec la sortie au cinéma de « L’écume des jours » de Michel Gondry, directement adapté de l’œuvre éponyme de Boris Vian, celui-ci se retrouve plus que jamais au centre de toutes les attentions. L’occasion pour nous de rencontrer Cité Véron Nicole Bertolt, femme de caractère drôle et touchante, qui défend avec conviction l’héritage immense qu’est celui de Boris Vian…

Pouvez-vous nous dire en quoi consiste votre travail ?

Mon travail consiste en une chose très simple : c’est de gérer, accompagner, créer, inventer, dire, refouler, tout ce qui se passe autour de Boris Vian, puisque je suis mandataire de l’œuvre. C’est-à-dire que quand Boris Vian est décédé,  c’est sa femme, Ursula Vian-Kübler, qui était la mandataire.  C’était elle qui représentait l’interface entre le public, les éditeurs, et Boris Vian. Elle a eu cette fonction jusqu’à son décès en 2010, et moi-même je l’ai accompagnée dans cette mission durant trente années. J’ai également eu d’autres missions pendant ces trente années, notamment pendant 14 ans d’être la curatrice de Carole, la fille de Boris Vian. C’était quelque chose d’ordre privé, qui n’a pas à voir directement avec les affaires, et en même temps qui a forcément à voir, puisque vous recevez quand même les confidences d’une personne qui est la fille de Boris Vian et que vous accompagnez toute la famille la dessus. Lorsqu’Ursula Vian est décédée, il y avait encore à ce moment là 3 héritiers (Carole Vian était déjà décédée). C’est donc le fils de Boris Vian, Patrick Vian, qui a récupéré la charge d’Ursula, et est devenu mandataire. Sauf qu’il a souhaité que je continue ce que j’avais toujours fait, aux cotés d’Ursula Vian. C’est donc un métier, qui ressemblerait à un autre métier qu’on pourrait appeler un métier d’agent. On pourrait aussi dire qu’il y a des avocats qui font ce que je fais, des juristes ou même des éditeurs. Sauf que dans la famille Vian, c’est toujours resté assez familial, la gestion de l’œuvre. Voilà pourquoi il a préféré rester dans cette proximité. Sauf que je ne voudrais rien dire, mais quand on s’adresse à un juriste, ou à un agent, vous avez tout de suite la couleur de l’entretien ! Quand on s’adresse à Bertolt, on s’adresse à une personne qui est là, dans l’appartement de Boris Vian, et qui a toujours été dans la famille ou entourée des amis qui ont connu Boris Vian. Ils ne sont pas tous morts.

Vous avez l’impression de faire partie de cette famille ?

Oui je crois. Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, mais je crois que oui. Parce que la chance que j’ai, ce n’est pas toujours facile. C’est une chance qui a demandé un investissement absolument gigantesque, mais la chance malgré tout qui perdure, c’est que la famille a elle-même toujours mis en avant l’œuvre de Boris Vian, elle a compris avec les années le rôle que je tenais. Ils ont toujours été avec moi, ou derrière moi ; et les plus proches que ce soit Patrick Vian, et les nièces directes de Boris Vian, Murielle et Joëlle, sont très contentes. Et quand j’ai fait mon dernier ouvrage, elles m’ont dit : « Vraiment on te remercie de nous avoir redonné notre propre famille. » Parce que finalement à travers toutes les recherches  que j’ai faites, ça permet quelque part aussi pour elles qu’elles se réapproprient quelque chose. Mais ce n’est pas simple. Ça reste des histoires de famille…

Cet héritage là n’est il pas trop lourd à porter ?

Il est quand même assez lourd, il faut dire ce qui est, puisque moi-même j’ai aussi ma propre existence, ma propre histoire et ma propre famille. Mais « heureusement » je n’ai quasiment pas de famille, donc ça permet effectivement d’en avoir trouvé une. Puisque lorsqu’Ursula commençait à ne pas aller  bien -elle était très fatiguée et pas vraiment à cause de son âge car elle n’avait même pas 80 ans quand elle a commencé petit à petit à baisser- elle avait souhaité m’adopter. Et donc comme elle est morte finalement assez brutalement, elle n’était pas malade elle était surtout fatiguée,donc ça n’a pas pu se faire. Alors j’ai envie de dire oui, ça m’a aidé à me rendre mieux compte où était ma place, mais ça ne reste pas toujours facile c’est sur. Mai bon je fais ce que j’ai fait, et je le continue parce que ma foi,  quand on est là, pourquoi se poser des questions un peu compliquées ? Parfois il vaut mieux faire ce qu’on a à faire !

Vous habitez ici ? (Cité Véron, ancienne demeure de Boris Vian)

Oui. Avec les années, Ursula était de moins en moins présente dans l’appartement parisien. Monsieur d’Déé, le président de la fond’action Boris Vian qui l’a beaucoup aidé dans cette mission également et ce depuis les années 60, n’était plus non plus très présent dans l’appartement. Eux-mêmes vieillissaient, eux même étaient pris sur d’autres choses, ils avaient commencé à faire un festival et essayaient de faire d’autres choses pour pouvoir essayer d’exister aussi par eux-mêmes. Et finalement, il m’a semblé que ma place était dans cet appartement. Parce que travailler sur l’œuvre de Boris Vian, c’est travailler avec ses documents, ses outils, ses livres, ses disques, et finalement c’est beaucoup plus simple. Et en plus, je n’arrivais pas à concevoir d’y aller le matin pour en repartir le soir, comme si quelque chose m’appelait à tenir compagnie, à être là, à ne pas pouvoir laisser ces choses. Comme quelqu’un qui est malade, esseulé, qu’on quitte le soir et ce n’est pas facile. Finalement, ça me va mieux comme ça.

Comment faites vous pour continuer à faire connaitre son œuvre au plus grand nombre ?

D’une façon extrêmement simple, ce qu’on a toujours fait dans cette maison, c’est tout simplement de recevoir des gens, d’accepter des centaines de rendez-vous, et de pouvoir parler face à face avec les personnes qui ont des envies, des passions, ou qui ne sont pas contents de certaines choses. Ou de se dire ma foi, beaucoup de gens ne connaissent pas Boris Vian, ouvrons leur la porte s’ils veulent en savoir plus. S’ils ont des idées, qu’ils les exposent et on les écoutera. Mettre en place le site aussi, car malheureusement ça s’est tellement multiplié qu’à un moment donné je n’y arrivai plus. Donc avec Christelle Gonzalo, avec laquelle je travaille depuis 12 ans aussi et qui vient de temps en temps m’aider, on a fait ce magnifique site qui est partie prenante avec les livres de poche qui publient toujours les 34 ouvrages de Boris Vian tout de même ! Et donc ça pouvait donner un sens à tout ça que de continuer à ce que les gens s’emparent par eux mêmes de Boris Vian en étant un peu avec lui dans cet appartement et quelque part je me sens peut être un peu moins seule…

Vous avez des enfants ?

J’ai une fille de 21 ans et j’ai un fils de 14 ans. Ma fille de 21 ans habite depuis plus de 3 ans à New York, et je pense que pour elle il a été à un moment donné  difficile de continuer d’exister, pour des raisons personnelles je crois mais aussi professionnelles, il était difficile pour elle de trouver sa place. Elle a souhaité partir loin et faire d’autres choses ailleurs, et ça fait 3 ans et demi maintenant qu’elle est partie. Donc pour moi, en tant que maman ce n’est pas forcément simple. Et mon fils de 14 ans, il s’intéresse à tout ça et en même temps, je pense que ce n’est pas facile non plus. Il a vu plein de tournages, plusieurs fois des personnes ont essayé de l’interviewer etc…  Il n’est pas en rejet mais il a un peu de mal aussi par rapport à tout ça. Il y a quelque chose pour lui qui lui est naturel, comme pour moi, car il a toujours vu le cadre, toujours vu Ursula et d’autres amis. Et en même temps c’est à travers les autres qu’il se rend compte de la charge et du poids du nom. Je crois que quand il va voir l’affiche du film en face de son lycée, qui se trouve face à un cinéma, je pense que là ça va être quelque chose pour lui. Et je pense qu’il réalisera peut être après. A tel point qu’il n’a pas voulu venir avec moi à l’avant première. Ça a été une source de conflits, et de difficultés, mais je pense qu’on retrouve cela pour tout les ayants-droits et parents d’ayants-droits directs. Alors je ne vais pas me prendre pour une ayant-droit directe, mais je pense qu’on est tellement impliqué à un moment donné, et nos propres enfants n’ont pas choisi ça, qu’il y ait quelqu’un d’extérieur  qui leur prend quelque part leur maman.

Pensez vous que le grand public connait bien Boris Vian ?

Non, vous savez je me suis mise en tête il y a longtemps que tout le monde ne connaissait pas Boris Vian, que tout le monde n’aimait pas forcément Boris Vian, et quand même ma propre assistante me dit parfois je ne sais pas comment vous trouvez toujours le même enthousiasme à expliquer et redire les choses, c’est tout simplement parce que je me dis qu’il y a justement toujours à faire connaitre cet homme. Et il y a toujours des gens qui ont envie de le connaitre. Et ceux qui ne le connaissent pas et qui n’ont pas envie de le connaitre, ma foi je les respecte tout autant. C’est comme certaines personnes qui ne connaissent rien au jazz et qui n’en ont rien à faire du jazz. Comme des gens qui n’en ont rien à faire des impressionnistes et qui n’ont pas du tout de sensibilité par rapport à Monet, pourquoi pas ? Si à un moment donné dans leur vie, on peut croiser quelqu’un qui va leur apprendre ou leur montrer, c’est formidable ! Et donc pour Boris Vian je me dis, tant mieux si ça arrive un jour. Mais il y a à travers les décennies passantes, toujours autant d’engouement. Une espèce de noyau, qui sans arrêt change, par une transmission des parents ou des professeurs, et donc il ya toujours des personnes qui ont envie. Et ces propres personnes amènent d’autres personnes qui connaissent moins, et elles- mêmes amènent d’autres personnes qui connaissent encore moins, jusqu’à ce qu’on touche des personnes qui ne connaissent pas du tout. Alors le monde a changé, notamment à l’école, je reçois beaucoup de scolaires. Et on voit bien à quel point les scolaires ne connaissent pas bien l’œuvre de Boris Vian. Mais j’ai envie de dire, ils ne connaissent pas mieux l’œuvre de Camus, de Genet, de Queneau, l’existentialisme de Sartre etc etc…  ça je crois que c’est une question de culture générale aujourd’hui, qui en a pris un sérieux coup ! C’est ainsi, mais il y a tellement de choses aussi à connaitre. Donc ça ne me chagrine pas, et je pense que Boris Vian, c’est une sorte de penseur en réalité, qui fait qu’on peut divulguer sa pensée. Ce n’est pas simplement que littéraire, ce n’est pas que du texte. C’est aussi un esprit, une façon d’être, une façon d’agir dans la vie. Et ça c’est assez facile de le divulguer, et les jeunes s’y retrouvent plutôt bien. Ça peut les accrocher quand on leur parle justement des chansons, en l’occurrence, ou du théâtre. Leur expliquer certaines choses, qui sont plus incisives, plus rebelles. Alors ça leur plait bien. Donc oui, je pense que Boris Vian reste encore à connaitre, et c’est aussi pour ça que ma fonction n’est pas prête de s’arrêter. C’est parce qu’il y a encore beaucoup de choses à faire. Moi-même je me dis c’est fou tout ce qu’il y a encore à faire !

L’adaptation de « L’écume des jours » par Michel Gondry sort au cinéma. Avez-vous participé de près ou de loin au projet du film ?

Alors ce film, j’y ai participé d’abord vraiment de près de par ma fonction. Ursula Vian n’était pas décédée mais comme elle était déjà très fatiguée à ce moment là, j’ai suivi tout à  fait directement les pourparlers avec le producteur Luc Bossi, qui a souhaité mettre en images ce film. Et nous avons ensemble travaillé sur un contrat, qui a pris beaucoup de temps puisque nous savions l’un et l’autre et nous le souhaitions, que ce  film soit un film important. Qu’il soit fait avec un budget important, et tant qu’à faire qu’il soit fait bien sur avec Michel Gondry. Disons qu’on s’est un peu choisis tous les trois, parce que ce qui n’était pas évident il y a 10 ou 5 ans, est devenu à un moment donné évident. Michel Gondry aimait ce livre de Boris Vian et son univers, Luc Bossi aimait particulièrement aussi l’œuvre de Boris Vian, et c’est quelqu’un qui a lui-même une belle plume donc il était facile aussi pour lui de s’y intéresser -parce que quand on parle de production ce n’est pas toujours évident- quand à moi, j’étais bien évidemment à me dire qu’on était arrivé à une époque où Vian, et notamment « l’écume des jours » allait arriver au cinéma. Et simultanément, j’ai eu pas mal de demandes. Que ce soit pour « l’écume des jours », pour « J’irai cracher sur vos tombes », pour « l’arrache cœur », pour « elles se rendent pas compte », et pour des nouvelles. Et ça, ça s’est  fait dans un mouchoir de poche, mais vraiment en quelques années. Quand je vous dis en quelques années, c’est à partir de 2005. Comme si c’était une évidence, d’un seul coup, que Vian devait passer à l’écran ! Mais le monde avance comme ça, et ça depuis plus de trente ans je l’ai vu. Alors c’est assez amusant, mais c’était vraiment le bon moment. Donc j’y ai participé pour monter le projet, d’une façon morale et contractuelle,  et ensuite Luc Bossi a souhaité me proposer un contrat de conseiller artistique sur le film. Donc j’ai accompagné, pour une part, ce qui pouvait être le mieux possible dans la vision et dans l’adaptation de l’ouvrage, et pour les scènes à l’écran.

Vous avez eu votre mot à dire sur le choix des acteurs ou sur l’adaptation ?

Non je n’ai pas eu mon mot à dire, sauf qu’on en a parlé quelques fois. Et que, notamment par exemple Romain Duris, m’avait toujours paru évident. Je le lui ai dit, mais ça faisait bien une dizaine d’années que je me disais que s’il devait y avoir une adaptation au cinéma, ça devrait être Romain Duris qui ait le rôle de Colin. Je ne dis pas qu’au moment où ça s’est fait, j’aurais souhaité absolument que ce soit lui, car le temps avance. Peut être qu’on aurait pu le concevoir à l’américaine, avec finalement un couple totalement inconnu de très jeunes. Ce qui a été fait, par exemple, pour Twilight où personne ne connaissait ce couple. Ça c’est la méthode américaine, et puis en France c’est plus difficile. Je sais que Michel Gondry souhaitait vraiment que le rôle de Chloé soit donné à Audrey Tautou. Il y a eu plusieurs changements de rôles et d’acteurs, pour des raisons d’entente, de fonds, d’interêts, de calendrier… Il était question à un moment donné que Jamel Debbouze ait le rôle de Nicolas, mais finalement c’est Omar Sy qui a rempli ce rôle. Il a pratiquement toujours été question que Chick soit Gad Elmaleh, et tout de suite j’ai trouvé que c’était fabuleux comme choix. En plus il était libre, et en plus il a accepté, parce que je crois que tous ces acteurs étaient contents de pouvoir travailler avec Michel Gondry, et contents de travailler pour une œuvre qui était forcément à son image. Même si certains ne connaissaient pas très bien le travail de Boris Vian, et plus spécifiquement « l’écume des jours ». D’ailleurs Gad Elmaleh s’en est amusé plusieurs fois, à dire qu’il ne connaissait pas et qu’il n’avait pas lu le roman, alors qu’à l’inverse Audrey Tautou semblait un peu plus calée. Mais c’est ce que je vous disais, des gens connaissent bien et d’autres connaissent moins, et qu’est ce que ça peut faire ? Ils se sont tous retrouvés et amusés la -dessus. Ursula Vian avait toujours pour habitude de me dire quelque chose, et c’est un peu ma façon pour moi de voir comment gérer cette œuvre, elle me disait toujours : « tu sais, Boris n’appartient à personne. A partir du moment où il est mort, c’est moi qui m’en suis occupé, mais j’estime qu’il ne m’appartient pas non plus. Alors tous les gens qui vont nous demander des choses, ma foi si ce qu’ils font c’est bien, Boris serait content et cette personne sera contente. Et puis si ce n’est pas bon, si c’est même franchement mauvais, et ben qu’est ce que tu veux, la personne se couvrira de honte, mais ça n’enlèvera rien à Boris !! Ce qu’il a fait, il l’a fait » Et ça je trouvais ça franchement fabuleux. Y a pas beaucoup de gens qui sont capables de ça, même si de temps en temps ça lui était difficile. Elle a pu se montrer parfois comme une veuve abusive, et ça c’est José Artur qui me disait ça la dernière fois, mais peut être parce qu’à un moment donné ça lui était difficile parce qu’elle a toujours eu beaucoup de mal avec ce deuil. Faut se rendre compte quand même qu’elle a été veuve à même pas trente ans ! Donc ça a été extrêmement dur pour elle, et à un moment donné elle avait une carrière pas possible. Elle avait une très très grande carrière devant elle, Ursula. Et tout ça, elle a tout perdu parce que du jour au lendemain elle est devenue madame Boris Vian. Et donc elle est devenue, pour elle-même, plus personne. Et ça a été extrêmement difficile. Et les gens qui viennent me voir aujourd’hui ne savent plus tout ça. Mais je peux vous dire que ceux qui ont accompagné Ursula dans les années 60 puis 70, eux le savaient très bien. Et ils l’ont vue, quelque part, s’affaiblir avec les années, parce que ce n’est pas facile de vivre dans l’ombre de quelqu’un. Donc finalement, elle m’a dit : « je t’ai mis tout sur le dos, voila ! C’est ton tour maintenant ». Donc pour le film c’est un peu la même chose, pour réussir à tenir une pression –car travailler dans l’ombre d’un film comme ça, c’est vraiment énormément de pression, beaucoup de rencontres, beaucoup de travail- il faut avoir de solides valeurs derrière. Donc pour moi, essayer de faire toujours de la même façon : beaucoup de générosité pour accepter que les gens de ce milieu là viennent, se renseigner, participer autant que possible, ne pas avoir trop d’effets de jugement pour me dire que ce n’est pas moi qui le fait, trouver toujours un équilibre au milieu de tout ça. Et je ne vous cache pas que, passées 2 années, je ne suis pas mécontente que le film sorte enfin !

« L’écume des jours », c’est le passage de l’enfance à l’âge adulte, l’histoire d’adolescents confrontés à une société immorale et pécuniaire. Le fait de choisir des acteurs qui sont déjà largement des adultes et qui ont pour la plupart plus de trente ans n’a-t-il pas été gênant ?

Je pense qu’en réalité le temps nous a rattrapé, puisque depuis on a  eu quand même le phénomène « Tanguy », tiré du film du même nom, où ce film qui était d’ailleurs hilarant, merveilleux et d’une justesse infaillible, nous montrait quand même un gamin de 27 ans qui avait oublié de vieillir et qui continuait d’être chez papa et maman. Alors aujourd’hui, je ne suis plus tout à fait sure que cette prime jeunesse de ses vingt ans, on ne puisse pas la retrouver chez des personnes de 30 ans, voire plus ! C’est-à-dire que je pense qu’il y a toute une génération d’éternels adolescents. Et je pense que justement ce coté élastique de cette jeunesse, on va dire presque entre 15 ans et 35 ans, ça ne pose pas trop de problèmes. A titre personnel, c’est vrai que ça a pu un peu me gêner, et en même temps la jeunesse ma fois qu’est ce que ça veut dire ? On dit souvent qu’on est jeune que dans sa tête ! Alors les temps ont changé, on est en 2013, la notion peut être même de jeunesse a aussi changé. Et puis il faut dire  les choses telles qu’elles sont : est ce que ce film se serait fait avec ce budget et cette médiatisation si on avait choisi des gens beaucoup moins connus ? Il ne faut pas rêver ! Je pense qu’Audrey Tautou et Romain Duris  ont en même temps un talent merveilleux, et ça leur a permis de mettre leur talent au service de ce livre et de ce film de Michel Gondry, donc j’en suis plutôt contente. Gad Elmaleh, j’aime bien parce qu’il n’arrive pas du tout rajeuni, il est vraiment tel qu’il est dans la vie avec son âge autour de la quarantaine -je ne connais pas son âge exact- mais que ce soit un peu plus ou un peu moins, c’est un éternel jeune. Et quand on le voit sur scène, il a cette même candeur et en même temps comme dans le roman, une candeur doublée d’une cruauté. Et dans le film il est vraiment exactement comme ça. Donc oui je pense que la jeunesse, ça peut être un peu gênant, et en même temps sur le film en lui-même, sur tout ce qu’il évoque, ça ne l’est pas tant que ça.

On dit souvent que Boris Vian est mort car il n’a pas supporté l’adaptation cinématographique de « J’irai cracher sur vos tombes » (il est mort pendant la projection du film). Pensez vous qu’il serait satisfait de l’adaptation de Michel Gondry ?

Michel Gondry ne m’a jamais posé la question en direct, peut être justement parce que c’est très flippant pour lui, parce que c’est probablement souvent ce qu’il pense. C’est-à-dire que c’est un monsieur qui est mort pendant une projection de cinéma, et de surcroit de l’adaptation de « J’irai cracher sur vos tombes », qu’il détestait. Ça je ne réécrirai pas l’histoire, c’est réel. Il est mort ce jour là, ma foi il aurait pu mourir la veille ou le lendemain, on sait que les jours de Boris Vian, en juin 1959 étaient comptés. Il était absolument exsangue, et son cœur le faisait de plus en plus souffrir. Lui-même n’avait plus tellement envie de lutter. Alors on a dit beaucoup de choses, sur le fait que oui il avait oublié ses médicaments ce jour là, mais encore une fois il était de toute façon au bout de sa vie, ça c’est sur. Et il n’aimait pas du tout ce film, au point non pas d’en mourir, mais il est fort probable que l’effort que ça lui a demandé d’y aller, de la colère qui est venue en lui parce qu’il s’est senti profondément utilisé et ça l’a vraiment abimé, oui ça n’a pas aidé à ce que cette projection se passe le mieux possible, à tel point qu’il est malheureusement mort pendant cette projection. Assez rapidement d’ailleurs, puisqu’il serait mort au bout de 10-12 minutes. Pour revenir à Michel Gondry, c’est ce qui l’a certainement beaucoup choqué. C’est très impressionnant, d’un seul coup, de se retrouver dans cette situation, où on fait perdurer, comme des poupées russes, tout ce passé et toutes ces histoires. Mais je pense qu’on a pris toutes les précautions, je le pense, pour que ça ne puisse pas arriver. C’est-à-dire encore une fois que par la façon d’être d’Ursula Vian, que j’ai toujours suivie, on a voulu se dire que c’est son film. Qu’il se l’appropriait. Donc il fallait le laisser libre, avec une conscience libre. Il y avait certes une pression de l’extérieur, mais sur le terrain pas trop. Et puis par ailleurs, que Michel Gondry se dise qu’il a le droit à l’erreur, mais en même temps il avait tellement envie de travailler au plus près du livre. C’est sa vision, qui pourrait ne pas plaire. Mais sa vision est vraiment respectable, parce qu’il l’a fait avec cœur, et beaucoup de respect. Je pense que même si Ursula avait vu le film, elle en aurait été beaucoup amusée. Si Vian avait vu le film, j’ai plus de difficultés à me projeter la dessus. Mais je pense qu’il aurait été encore plus loin, Boris Vian ! Si tant est qu’on puisse aller plus loin que Michel Gondry (rires). Mais je pense qu’il l’aurait poussé dans ses retranchements. De là où il n’osait pas, Boris Vian en aurait surement rajouté une couche !

Vous appréhendez la sortie du film ?

Non ce n’est pas dans ma nature. Je n’ai aucune appréhension, jamais en ce qui concerne Boris Vian. C’est comme quand il y a eu la Pléiade,  ou l’exposition à la BNF, c’est aussi énorme et important malgré tout. Ou Vian qui est joué a Tokyo, à Londres, à Istanbul, c’est à chaque fois des événements.  Mais bon le cinéma on a souvent l’impression que c’est l’événement le plus important, c’est plus grand public. Mais non je n’appréhende pas car je trouve que ce n’est pas une fin en soi, et j’espère que ça aura du succès. Que ça va faire plaisir à des tas de gens. Bien sur on sera tous un petit peu déçus si jamais le public ne comprend pas. D’ailleurs la critique a été assez mitigée aussi. Mais comme me l’a dit Michel Gondry, chacun s’est fait une idée du livre, et ce livre est dans le cœur de beaucoup de gens. Alors d’un seul coup, il est dans le cœur QUE de Michel Gondry. Et c’est le cœur, le livre de Michel Gondry, le livre-film, le film-livre, que l’on va voir, et cela qu’on nous offre. Alors que chacun s’en est fait son idée. Alors effectivement, est ce que son idée à lui va rejoindre l’idée du plus grand nombre ? On verra… Donc c’est lui qui est assez sur le qui-vive, mais bon il a de l’expérience, il a la capacité je pense à prendre un peu de recul. Mais il a donné énormément pour ce film. Enormément énormément énormément. Comme toute l’équipe, vraiment. Il faut le savoir, je pense que dans les films français, ça a été un tournage vraiment hors norme !

Quels sont vos projets pour la suite ?

Alors il y a 3 ou 4 projets déjà qui se dessinent, extrêmement précis et avancés. Parce que je suis quelqu’un qui ne parle jamais des choses quand elles n’existent pas. Alors on en a déjà pour certaines parlé sur notre site, mais nous avons dès le 23 mai Boris Vian qui rentre à la comédie Française, puisqu’il y a au studio de la comédie française un cabaret qui sera proposé pendant 6 semaines. Les sociétaires sont des gens absolument merveilleux ; Serge  Bagdassarian, qui est un des sociétaires, assure la mise en scène, l’interprétation de plusieurs chansons, et s’est occupé des lumières et des costumes. Ce sera vraiment un petit bijou, avec des chansons peu connues pour certaines, et de très jolis textes qui seront interprétés par 10 comédiens sur scène. Ça commence donc le 23 mai jusqu’au 30 juin. Ça ce n’est déjà pas rien ! Autant dire que Muriel Mayette, l’administratrice de la comédie française, m’a dit qu’on ne pouvait pas commencer par la grande salle avec un grand spectacle, et on va commencer comme ça. Mais moi j’aime bien qu’on gravisse les marches petit à petit, et c’est quand même bien de voir Boris Vian dans le programme de la comédie Française. Après on a une artiste merveilleuse, qui s’appelle Carmen Maria Vega, qui est tout à fait extraordinaire et qui a fait quelques beaux succès et beaucoup de scènes ces derniers temps, et elle est en train de monter un spectacle entièrement consacré à Boris Vian. Il devrait commencer au mois de septembre, et elle fera vraisemblablement des dates partout à Paris mais aussi en France. Avec ce spectacle, je pourrai dire que c’est une sorte de rockeuse, donc elle va reprendre un répertoire qui nous amène plus à une Magali Noël revue et corrigée version 2013, et donc ça va dépoter ! Et ça, moi j’aime vraiment beaucoup. D’ailleurs j’aime beaucoup Carmen, on se connait depuis 5ans. Donc il y a ce spectacle qui est en train de se préparer, il y a également un autre film, c’est un film d’animation.  Je préfère ne pas trop en parler, mais en tout cas je peux vous dire que c’est de l’animation avec des studios français et japonais, et une production française. Et j’espère le réalisateur choisi, qui est lui aussi un immense réalisateur français et qui est certainement la deuxième personne avec laquelle j’aurai vraiment voulu tourner, donc j’espère qu’il acceptera. On est en pourparlers, mais c’est déjà très avancé. Il y a aussi un documentaire que nous faisons  pour France 3 sur cette maison, donc la encore nous sommes très avancés. Et parallèlement à ça, avec Nolita productions,  France Télévisions et Mymajorcompany, nous sommes en train de mettre en place un gros projet : ce serait la possibilité de filmer 5 courts métrages de Boris Vian qu’il a écrit et qui n’ont jamais été tournés. Donc tout ça, ce sont toutes les choses qui seront sur les rails pour l’année 2013. J’espère qu’on y arrivera aussi, je prépare une autre grande exposition à Paris, pour certainement 2015. Et en 2014, je pense que je vais reprendre la plume pour faire la suite de la trilogie que j’ai entamée qui est « D’où viens -tu Boris ? », aux éditions du Cherche Midi. Le premier ouvrage traitait des années 1920-1939, et je voudrais commencer à travailler sur le deuxième qui est sur la période 1939-1949. Je travaillerai en principe avec 4 ou 5 collaborateurs, dont certains sont des proches de Vian, ou en tout cas de l’œuvre, pour amener des éclairages pour la plupart inédits sur des sujets aussi importants que « J’irai cracher sur vos tombes », que le jazz, ou que Le Major. Voila un peu les projets à venir, mais ça n’empêche pas les dizaines d’autres projets de pièces de théâtre, de concerts, qui continuent d’arriver et de se faire. J’ose espérer que la dernière chose sur laquelle on pourra vraiment discuter, rediscuter et prendre connaissance, c’est l’opéra. J’y tiens beaucoup, et mon grand souhait serait que « les bâtisseurs d’empire » soit interprété à l’opéra, mais je sais que ça arrivera.

Vous habitez Cité Véron, lieu emblématique et chargé d’histoire. Avez-vous parfois l’impression d’être en quelque sorte habitée par l’âme de Boris Vian ? Ou par Ursula ?

Pour moi, ce qui est sur c’est qu’Ursula est toujours bien présente. Elle est présente dans l’appartement, ou comme si elle allait arriver, ou comme si elle n’était pas loin, en fait. Je pense que je n’ai jamais vraiment eu envie de me résoudre à sa disparition, donc finalement je l’ai transformée en être virtuel. Etant moi-même pataphysicienne, la virtualité me convient bien. Et donc elle est passée au virtuel, en fait. Je dirai que pour Boris Vian, ne l’ayant pas du tout connu  et ayant quand même une certaine distance avec lui, je garde justement mes distances et je reste très respectueuse de lui. De temps en temps je l’interroge, je lui parle. Et en même temps à contrario je dirai, ce n’est pas que je le sens là, mais étant donné que les choses se passent bien, et qu’il me semble que le mouvement est juste dans les décisions que je prends, alors je me dis que je n’ai pas l’air de déranger ! (rires) Parce que c’est quand même moi qui suis d’abord chez lui, même s’il n’est plus là !

Vous pensez continuer encore longtemps ?

Oui je crois. Peut être que c’est la façon dont je le fais qui changera. Je pense qu’un moment donné on accompagne jusqu’au bout un être comme cela, dans la mesure en plus où pour moi c’est quantifié dans le temps, puisque l’œuvre tombe dans le domaine publique en 2029. Alors on peut concevoir que je sois tout à fait vivante encore à ce moment là ! En plus, on a une profession dans laquelle prendre la retraite ne veut pas dire grand-chose, donc oui il y a de fortes chances pour que je sois toujours là. Il est fort probable que l’aventure perdure, en tout cas je le souhaite…

Plus d’informations sur le joli site www.borisvian.org

Ou sur le blog http://borisvian.over-blog.com/

Photos: (c) Juliette Hebbinckuys

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Juliette Hebbinckuys

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