Fictions
« J’irai cracher sur vos tombes » de Boris Vian : Un making-of plus intéressant que le livre

« J’irai cracher sur vos tombes » de Boris Vian : Un making-of plus intéressant que le livre

02 janvier 2021 | PAR Julien Coquet

La réédition du sulfureux classique de Boris Vian chez Christian Bourgois éditeur nous a permis de relire ce texte. Mais, au lendemain de 2020, que reste-t-il vraiment de la portée polémique ?

Le catalogue des éditions Christian Bourgois est une véritable mine de pépites littéraires, d’Allen Ginsberg à Toni Morrisson (notons ainsi la réédition de Le Chant de Salomon), de Richard Brautigan à Enrique Vila-Matas. Cette bibliothèque idéale, Christian Bourgois éditeur a voulu la mettre en avant en faisant redécouvrir ces classiques du vingtième siècle, ces livres sur lesquels les lecteurs lorgnent depuis longtemps sans pour autant oser les approcher. C’est notamment le cas de J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian, paru en 1946, et accompagné ici d’un riche dossier sur l’affaire qui fit taxer le roman de pornographique.

Lee Anderson, beau gosse, 26 ans, a tout pour plaire. Sa chevelure blonde et sa musculature attirent toutes les filles qu’il croise. Mais son point faible n’est pas des moindres, dans cette Amérique des années 40, puisque Lee a un huitième de sang noir. Son jeune frère s’est d’ailleurs fait lyncher, obligeant Lee a quitter sa ville natale et recommencer une nouvelle vie en tant que libraire. Le plan de Lee est simple : faire payer à la société américaine le crime raciste de son frère. Les jeunes et jolies sœurs Asquith, croisées en soirée, paraissent des victimes idéales.

Boris Vian, petit malin, et sosie d’Emmanuel Macron (si si, vérifiez), fait paraître en 1946 le livre aux éditions du Scorpion sous le pseudonyme de Vernon Sullivan. On ne sait alors rien de cet auteur noir des Etats-Unis mais Boris Vian s’en fait son porte-parole et se présente comme son traducteur. Le livre est en plus présenté comme une exclusivité : trop choquant pour les très puritains Etats-Unis, le livre y serait interdit et donc complétement inédit. Inspiré par le Tropique du Cancer de Miller, Vian écrit donc un livre pornographique et violent qui doit beaucoup au roman noir américain, faisant tout porter sur le dos de l’imaginaire Vernon Sullivan.

Présentez quelque chose d’interdit, et les lecteurs se ruent sur J’irai cracher sur vos tombes. Des procès se montent, certains cherchent à prouver que Vian et Vernon Sullivan ne font qu’un, et un film sort en 1959. Pour couronner le succès sulfureux du livre et la légende qui l’entoure, Boris Vian, qui désapprouve totalement l’adaptation cinématographique, ne se relève pas de la crise cardiaque dont il est victime pendant la projection du film.

Au-delà de l’histoire qui entoure le livre, les qualités littéraires du roman sont malheureusement plutôt faibles lorsqu’on est amené à le lire plus de 70 ans après sa parution. Le titre est accrocheur mais le contenu n’est plus vraiment subversif. Et le style bien trop lourd, même s’il prétend être une traduction, pèse sur la lecture, d’autant plus que les personnages sont finalement peu caractérisés. Si le livre était paru aujourd’hui, nul doute qu’il serait resté bien loin de la liste des best-sellers. A lire plutôt comme le témoignage d’une époque plutôt que comme un réel plaisir littéraire.

« Jusqu’à ce moment-là, je n’avais pas pensé à toutes les complications dans lesquelles allait m’entraîner l’idée de démolir ces deux filles. L’envie me vint, à ce moment, d’abandonner mon projet et de tout laisser tomber, et de continuer à vendre mes bouquins sans m’en faire. Mais il fallait que je le fasse pour le gosse, et puis pour Tom, et pour moi aussi. Je connaissais des types à peu près dans mon cas qui oubliaient le sang qu’ils avaient, et qui se mettaient du côté des Blancs en toutes circonstances, et n’hésitaient pas à taper sur les Noirs quand l’occasion s’en présentait. Ces types-là je les aurais tués aussi avec un certain plaisir, mais il fallait faire les choses progressivement. »

J’irai cracher sur vos tombes, Boris Vian, Christian Bourgois éditeur, 465 pages, 24 €

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Julien Coquet

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