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[Interview] Prix Brienne : Et le livre de géopolitique de l’année est…

[Interview] Prix Brienne : Et le livre de géopolitique de l’année est…

30 septembre 2015 | PAR Franck Jacquet

Ce 29 septembre était remis  le prix Brienne au Ministère de la Défense, en présence d’un M. Le Drian sur le départ et par un jury d’universitaires et spécialistes de géopolitique. Ce prix destiné à récompenser le meilleur de l’année existe depuis trois années et fait écho au prix du livre politique qui lui aussi gagne peu à peu en surface médiatique (lire notre dernière critique ici). Le gagnant de l’année est Le piège Daech, l’Etat islamique ou le retour de l’histoire, de Pierre-Jean Luizard paru chez La Découverte. 

Pour décrypter ce choix, un des membres du jury, Anne-Clémentine Larroque, Maître de conférences en questions internationales à Sciences Po. et auteur du récent Que Sais-Je ? Géopolitique des islamismes (notre critique ici) a accepté de répondre à nos questions.

Visuel Luizard

Un tout jeune prix

Les discours furent brefs, y compris celui d’Andreï Gratchev, lequel a reçu un prix spécial pour son dernier ouvrage, Le passé de la Russie est imprévisible. L’ancien grand conseiller de Mikhaïl Gorbatchev a évoqué dans son discours une « occasion manquée pour l’Europe et la Russie à la fin de l’affrontement stratégique de la Guerre froide » et craint qu’une nouvelle période conflictuelle ne s’ouvre… On notera qu’il imagine que les acquis de la Perestroïka dont il fut l’un des grands instigateurs n’ont pas complètement disparu de la Russie poutinienne (ce dont on pourra débattre…).

TLC : Pouvez-vous tout d’abord nous éclairer le sens de ce prix. Pourquoi a-t-il été créé ?

ACL : Ce prix a été créé il y a trois ans par l’association « Lire la société dirigée » par Luce Perrot. Cette dernière s’occupe d’organiser divers prix à vocation « institutionnelle » (Prix du livre d’économie…). Le but est de souligner le mérite d’un ouvrage de géopolitique qui a vocation à éclairer l’opinion publique. Le prix est particulièrement soutenu par M. Le Drian et ce depuis son entrée en fonction.

TLC : Les organisateurs du prix Brienne souhaitent que ce prix acquière de l’importance. Pensez-vous que les Français s’intéressent aujourd’hui aux relations internationales et à la géopolitique alors qu’ils sont préoccupés par la crise et alors qu’ils lisent peu d’essais ?

ACL : Non, l’actualité Charlie et du Thalys oblige l’opinion à s’intéresser à ces questions. Cela semble important d’éclairer les Français sur ce qui se passe au Moyen-Orient et de faire le lien entre ce qui se passe là-bas et ici. C’est la raison de l’importante quantité de livres que nous avons choisis et traitant de ces questions.

TLC : Justement, pourquoi parmi les quatre finalistes, ne trouvions-nous que des ouvrages portant sur le Proche-Orient ? Et, sans révéler les discussions internes, pourquoi le livre de M. Luizard l’a-t-il emporté ?

ACL : l’ouvrage a fait quasiment l’unanimité du fait de sa grande qualité. Il confronte les problématiques de défense du Ministère et les questions que se posent les Français.

L’ouvrage aborde la naissance de l’Etat islamique dans un contexte très complexe. Cependant il explique très clairement la naissance de cette machine en décortiquant les terrains géopolitiques des deux Etats en dissolution que sont l’Irak et la Syrie. L’auteur adopte un ton très pédagogique et parvient à aborder la diversité des acteurs sans brouiller les principales idées. Notre choix de jury reflète enfin un travail de terrain et de fond dans la région mené par l’auteur. Le jury a été unanime quant à la constance du positionnement de M. Luizard.

TLC : Pourquoi n’y a-t-il malgré tout rien sur la COP A21 et l’environnement (ô combien dans l’actualité) ou encore l’Ukraine ?

ACL : Nous avons tout de même sélectionné, avant la phase finale, deux ouvrages sur la Russie et deux ouvrages sur l’Afrique…

TLC : Et vous, était-ce votre choix ? Aviez-vous un autre « coup de cœur » ?

ACL : C’était mon choix. Pour autant, Ahmet Insel (La nouvelle Turquie d’Erdogan) a également retenu mon attention : aborder ce sujet pour un turc aujourd’hui relève en partie de l’audace ; de plus, le livre est très clair et surtout, ce n’est pas une biographie du personnage mais une remise en situation de la Turquie d’aujourd’hui dans sa région.

TLC : Je note que le jury est plus « âgé » et très masculin…

ACL : En réalité, d’autres femmes étaient présentes dont Mme Giblin qui représente bien la géopolitique française actuelle. Il est vrai qu’un tel jury doit aussi être expérimenté. Pour autant, le fait que j’ai pu participer aux discussions montre l’ouverture du prix Brienne vers les jeunes analystes et chercheurs. Cela a été un honneur et une belle expérience que de prendre part aux débats de cette année.

TLC : Pensez-vous que les ouvrages et le jury reflètent la diversité des « chapelles » de la géopolitique française ?

ACL : Ce n’est pas l’objectif. L’idée est encore une fois de mettre à portée d’un large public des analyses qui le concernent et qu’il perçoit dans les grands médias de son quotidien.

TLC : Pour terminer, parlons Daech et actualité. La France semble être mise de côté à l’Assemblée de l’ONU dans l’affaire syrienne. Qu’apporte l’ouvrage ici et qu’en pensez-vous ?

ACL : La France s’est mise au devant de la scène au début de la guerre civile syrienne par son interventionnisme, notamment lors de l’affaire des armes chimiques en août 2013. Parce qu’elle porte un message d’action collective, elle a dû composer avec des Alliés et le doit encore. Aujourd’hui, Vladimir Poutine parvient à s’imposer parce que les Américains n’y sont pas parvenus. Il soutient le régime de Bachar El-Assad et sait mettre en avant l’objectif commun de la destruction de l’Etat islamique. Or, parce que la France souhaite jouer le jeu onusien, on aurait tendance à penser qu’elle se fait évincer mais elle attaque malgré tout, elle est donc en action. La France n’est donc pas sortie du jeu.

Informations ouvrage : LUIZARD, Pierre-Jean, Le piège Daech; l’Etat islamique ou le retour de l’histoire, Paris, La Découverte, mars 2015, 187p. [ISBN : 978-2-7071-8597-6, 13,5 euros]

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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