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Décès de Michel Schneider, l’homme aux mille et un ouvrages

Décès de Michel Schneider, l’homme aux mille et un ouvrages

26 juillet 2022 | PAR Jane Sebbar

L’inclassable Michel Schneider, à la fois écrivain polémique, haut fonctionnaire de gauche et psychanalyste lacanien, est mort à l’âge de 78 ans, ce jeudi 21 juillet à Villejuif (Val-de-Marne), des suites d’un cancer. Il laisse derrière lui une bibliographie abondante, aussi féroce que reconnue. Son ultime ouvrage paraîtra en octobre prochain aux éditions Nami, sous la forme d’un abécédaire intimiste ; Marilyn, les amours de sa vie, un regard inédit sur la vie amoureuse et sexuelle de la star américaine qui fouille la complexité de sa personnalité. 

« Deux choses auxquelles je suis voué depuis toujours : l’Etat et la culture » 

Ancien élève de l’ENA, Michel Schneider commence sa carrière à la direction de la prévision du Ministre de l’Économie et des Finances en 1971. 10 ans plus tard, il devient conseiller référendaire à la Cour des comptes. En 1988, il entre au Ministère de la Culture comme directeur de la musique et de la danse, en pleine ère mitterrandienne, avec Michel Rocard à Matignon et Jack Lang Rue de Valois. Tournant marquant de sa carrière, sacralisé par La Comédie de la culture (Seuil,1993), un livre violemment critique contre les financements de la politique culturelle française. Le haut fonctionnaire s’en prend à Jack Lang qui selon lui distribue les crédits sans forcément favoriser une réelle démocratisation de la culture. 

« Rien n’est pire qu’un prince qui se prend pour un artiste », souligne-t-il, dénonçant aussi le rôle de ces artistes courtisans qui considèrent comme naturel leur financement généreux par l’Etat. L’une de ses principales cibles n’est autre que le compositeur Pierre Boulez, fondateur et directeur de l’Institut de recherche et coordination acoustique/ musique, qui bénéficie de larges subventions, au détriment de nouveaux créateurs. Un véritable réquisitoire contre « une politique culturelle spectaculaire et dispersée, volontariste et coûteuse, dispendieuse même en certains domaines« . 

Alors que Jack Lang et le gouvernement Rocard sont au sommet de leur popularité, Michel Schneider démissionne de son poste  et regagne la Cour des comptes, jusqu’à sa retraite en 2009. Briguant la succession de Bertrand Poirot-Delpech, il obtient dix voix lors de l’élection à l’Académie française le 7 février 2008, sans être élu. Il ne comptera donc jamais parmi les Immortels du Quartier Latin. 

Mille et une polémiques 

Rappelant souvent le mot freudien selon lequel «  le moi n’est pas maître dans sa propre maison  », Michel Schneider n’a pas peur de la polémique dans ses essais, parfois féroces, parce qu’il chérit la liberté de penser et hait les fers que l’on forge au feu de la morale bien pensante, s’élevant contre la politique qui voudrait que « nous soyons à nouveau des enfants ». 

En février 1993, une émission mémorable de Bernard Pivot, « Bouillon de culture » illustre de manière spectaculaire la figure d’opposition dans laquelle se coule l’ancien directeur de la musique et de la danse. « Moi je ne suis pas en campagne, je suis un homme libre, un homme seul, qui a écrit un livre (La Comédie de la culture) en se donnant le temps de la réflexion » dit-il en s’adressant à l’animateur télé. Sur le plateau, s’affrontent Michel Schneider, Jack Lang et surtout Pierre Boulez, se livrant des batailles de chiffres et proférant des attaques ad hominem. L’auteur polémique explique qu’il a démissionné en raison du peu d’intérêt de Lang pour la démocratisation de l’accès à l’art, de l’absence de réduction des inégalités et du fort clientélisme d’Etat. « C’est vrai qu’il y a une certaine violence dans ce livre » reconnait-il « mais je ne crois pas qu’il y ait des attaques qui fassent mal aux personnes privées » se défend le haut fonctionnaire. Ce qui n’empêche pas Pierre Boulez de lui reprocher son incompétence : « Il était beaucoup plus facile d’avoir un rendez-vous avec le ministre qu’avec le directeur de la musique, lui c’était un champion du 10-18 ! ».

Dans la même veine critique et polémique, Michel Schneider publie, dans les années suivantes, trois autres ouvrages, et d’abord Big Mother. Psychopathologie de la vie politique (Odile Jacob, 2002), dans lequel il dénonce une infantilisation des citoyens choyés par des politiques jouant un rôle maternel, en l’absence néfaste d’une nécessaire instance paternelle. Avec George Orwell et Alexis de Tocqueville comme références, il estime que « la France ne souffre pas d’une maladie de la politique, mais du mal qu’est l’absence de politique ».

Dans La Confusion des sexes (Flammarion, 2007), il se désole avec virulence de l’érosion qui affecte la différence des sexes au nom d’une nouvelle « doxa pansexualiste » et d’un « communautarisme imaginaire ». Il énumère les symptômes de ce qu’il perçoit comme une « désymbolisation de la sexualité ». On devine combien ces affirmations classeront définitivement Schneider dans les rangs des machistes réactionnaires.

A cette série d’adjectifs péjoratifs, s’ajoute celui d’homophobe. En 2004, son article « Homos et parents ? » dans lequel il s’oppose au mariage pour tous ne passe pas inaperçu : « Après le Pacte civil de solidarité, le mariage n’est qu’une étape vers l’homoparentalité. J’y suis opposé. » En 2013, dans une émission sur France Inter, appuyé sur la théorie freudienne, l’auteur polémique définit le désir d’avoir des enfants pour un couple de femmes comme « une phobie du membre viril » : « On a envie de dire « Mesdames, si vous voulez avoir des enfants, il y a un moyen très simple, très économique, qui ne coûte rien à personne, c’est le rapport sexuel avec un homme en chair et en os ». Pourquoi avoir besoin de PMA ? Pourquoi vouloir être mère quand on a choisi un mode de sexualité qui l’interdit ? » 

« L’homme aux livres » 

Si Le Point le prénomme « l’homme aux livres », ce n’est pas pour rien. En dehors de ses écrits de circonstance, sa bibliographie plus personnelle est extrêmement abondante. Parmi ses mille et un ouvrages, deux lui ont valu un prix : Morts Imaginaires (2003, Prix Médicis de l’essai) et Marilyn, Dernières séances (2006, Prix Interallié). 

D’abord, il y a la psychanalyse, avec avec Blessures de mémoire (Gallimard, 1980) : « Je suis parti d’un paradoxe, expliquait-il. La psychanalyse traite de l’inconscient des autres, c’est sa raison d’être, mais elle interroge peu son propre inconscient. » Vient ensuite un ensemble de réflexions sur la place de Jacques Lacan dans l’histoire de la psychanalyse, avec, dans les mêmes années, Le Petit Livre rouge de Mao comme référence obligée : Lacan, les années fauve (PUF, 2010), livre qui ne fera pas l’unanimité parmi les écoles psychanalytiques.

Michel Schneider, au contraire de Freud, pensait qu’un psychanalyste devait avoir une oreille musicale pour écouter son patient. D’où son intérêt pour l’histoire de la musique, avec notamment deux études : Glenn Gould piano solo (Gallimard, 1988) et La Tombée du jour. Schumann (Seuil, 1989). « La musique est la mémoire de ceux qui n’ont pas de souvenirs, l’enfance de ceux qui ont été grands trop tôt, la douleur de ceux qui jamais ne pleurent », écrit-il dans son récit Bleu passé (Gallimard, 1990).

La musique mais aussi l’art en général. Michel Schneider était aussi l’ « homme-art » qui déambule au musée d’Orsay pour s’imprégner du « vertige d’une féminité dressée » par l’exposition « Degas à l’Opéra » ou à l’Orangerie pour aller contempler la peinture de Chirico qui était pour lui « comme une écriture du rêve ».

Et la mort ? 

Le décès de l’inclassable Michel Schneider, féroce et passionné, d’allégeance maoïste et de pensée réactionnaire, nous pousse à revenir sur sa conception de la mort, de sa propre mort à lui … Dans un entretien à propos de son livre Morts imaginaires (Grasset, 2003), dans lequel il imagine les derniers instants de trente-six écrivains, de Montaigne à Dino Buzzati, il déclare : « La force de la pensée est maintenue envers et contre tout, jusqu’au dernier moment », avant d’ajouter : « Longtemps j’ai cru que les livres me protégeaient de la mort. Aujourd’hui, la pensée de la mort me préserve de la mienne. »

Visuel : © Michel Schneider sur le plateau de l’émission « Bouillon de Culture » en 1993, image d’archive (INA) 

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Jane Sebbar

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