
La femme comme champs de bataille : deux femmes et la guerre
Nous découvrions le week-end dernier au Centre d’animation de la Poterne des Peupliers dans le 13e arrondissement de Paris, le beau travail de jeunes artistes de la compagnie « Trois culottes et un carton » autour d’une pièce de Mateï Visniec « La femme comme champs de bataille ». Elisa Millot assure la mise en scène et confie l’interprétation des deux personnages féminins à Stéphanie Bargues et Sophie Magnaud.
Il faut saluer l’audace de s’attaquer à un tel texte, difficile, long, sûrement trop, grave, qui traite de la guerre, du viol, d’incommunicabilité, de blessures. L’écriture dramatique de Visniec se positionne entre la fiction et le documentaire puisque l’auteur s’est inspiré d’authentiques témoignages liés à l’épisode de la fouille des charniers en Bosnie pour tramer une pièce au schéma classique : la rencontre impensable entre deux femmes que tout oppose. Kate est une psychanalyste américaine, surdiplômée, elle part en séminaire aux Balkans et y rencontre Dorra, une femme violée et enceinte de son agresseur, victime de la guerre et des conflits en ex-Yougoslavie. Il s’agit d’une rencontre rude et délicate, qui ne va pas de soi. Elles finissent tout de même par entrer en contact, se racontent, se dévoilent l’une à l’autre, et sans le savoir ou s’en rendre compte, se font réciproquement du bien.
Le travail des artistes consiste à en assurer une interprétation forte, de trouver l’émotion la plus juste, dans le jeu et le corps ; elles y parviennent avec sensibilité et sans démonstration, pour coller au plus prês d’un texte qui s’éloigne de tout pathos, portant sur les situations et les personnages un regard « froid », distant, qui peut gêner. Les deux comédiennes osent affronter les abymes de souffrance que représente ce qui est dit mais aussi extraire l’humour contenu dans cette noirceur. Elles s’abandonnent à cette douleur, cette vulnérabilité, avec l’exigence de livrer une parole au combien difficile et crue, avec l’équilibre qu’il faut entre l’affectation et la retenue, et surtout la faculté d’émouvoir sans facilité ni complaisance pour traduire le mal être, la dévastation, l’horreur.
Elisa Millot signe une mise en scène résolument contemporaine, simple et travaillée : les lumières structurent principalement l’espace scénique composé modestement d’une table, d’une chaise, d’un tas de linge, (a-t-elle pensé à l’œuvre de Christian Boltanski, à sa montagne de vêtements usagés et anonymes) pour évoquer, traverser la mort, l’inhumanité. La représentation est construite de façon hachée comme une succession d’éclipses (parfois juste un flash) durant lesquelles le langage ou son absence, ainsi que les images font irruption, parfois brutalement, de manière saisissante. C’est un spectacle engagé (Matéi Visniec a été confronté à la censure). Il y a la guerre mais surtout une bataille pour la dignité, pour la vie.