Le mythe de l’intermittent : la chasse aux sorcières fait des ravages

22 février 2013 Par
Alice Dubois
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Il y a quelques semaines, notre rédaction publiait un dossier intitulé « Face B ». Des véritables faces B de nos 45 tours d’antan aux talents cachés et parfois improbables de certains artistes, il était question de lever le voile sur ce qui se passe à côté, dans l’ombre. Nous avions décidé pour notre part d’écrire sur la face B du métier de comédien en ayant pour objectif d’exposer aux spectateurs lambda les conditions réelles dans lesquelles la majorité des comédiens exerce ce métier. Comme un pavé dans la mare, l’article a fait le tour de la toile. Depuis, plusieurs initiatives tournent sur le web, notamment l’action menée depuis 10 ans déjà par la Coordination des Intermittents et Précaires d’IDF. Si la parole des intermittents et malheureusement aussi de leurs détracteurs est à la une en ce moment, c’est parce que le contexte s’y prête. Alors que la convention des intermittents du spectacle arrive à son terme fin 2013 et que les négociations approchent, le rapport annuel de la Cour des comptes rendu en janvier dernier fait polémique et met le feu aux poudres : les intermittents y sont pointés du doigt et le système de leur assurance chômage dénoncée comme un gouffre financier pour le pays. Retour sur les réalités de l’intermittence et sur une diabolisation orchestrée qui fait froid dans le dos.


L’intermittence, un système précaire

La chasse aux sorcières qui sévit actuellement est profondément hypocrite et malhonnête. Montrés du doigts comme des profiteurs, des assistés et des fainéants, les artistes se voient, malgré eux, au centre d’un débat virulent qui risque de leur couter très cher: la perte de leurs indemnités d’assurance chômage.

Pour ceux qui ne le savent pas, rappelons que pour accéder à ce régime chômage spécifique, il faut justifier de 507 heures de travail sur 10 mois et demi (pour un artiste comédien). Dit comme ça, ça parait fastoche. 507 heures, c’est ce que travaille un employé aux 35 heures en moins de 4 mois.

Mais n’oublions pas qu’un comédien lambda n’est pas payé à chaque fois qu’il travaille et que pour atteindre 507 heures déclarées et payées, il faut souvent en faire énormément plus. Soyons concrets. Pauline, comédienne depuis plus de 5 ans a accepté de témoigner. A l’affiche dans un théâtre parisien cette saison, elle s’est vue récemment recevoir la somme de 400 euros nets pour 56 représentations (soit 3 représentations par semaine pendant 5 mois). Le fameux système de « rémunération à la recette » était de mise. 400 euros, au SMIC horaire légal de 9,43 euros bruts, ça fait à peu près trois cachets de 12 heures déclarés. Soit 36 heures payées au total pour 112 heures de travail, sans compter les répétitions…Alors pour arriver à 507 heures payées, il lui faudra travailler 1577 heures. « Atteindre l’intermittence me semble impossible. Tout a été fait ces dernières années pour nous empêcher de sortir de la galère. Je travaille souvent gratuitement et tout le monde trouve ça normal » nous confie-t-elle.

Pendant ces 5 mois travaillés, 400 euros ne suffisent pas à survivre et le régime de l’intermittence est nécessaire. Loin d’être un luxe, il est un statut « précaire » qui permet de vivoter. On estime ainsi qu’un allocataire du RSA sur 5 travaillerait dans le milieu artistique. Comme le rappelle notre ministre de la Culture Aurélie Filippetti : « L’assurance-chômage pour les artistes et les techniciens du spectacle, ce n’est pas un système pour les privilégiés mais pour des gens précaires». Car pour bien préciser les choses, sachez que le taux de votre intermittence (montant de vos allocations journalières) dépendra du montant des cachets que vous avez reçus. Il n’y a qu’à regarder les annonces de figuration pour se rendre compte que vous serez très souvent payé « au minimum syndical » lorsque vous êtes comédien. Votre intermittence ne s’éloignera jamais bien loin des frontières du SMIC. Voilà ce système si enviable dont tout le monde parle !

La politique du diviser pour mieux régner

Comme nous l’évoquions dans notre précédent article, l’artiste est trop souvent le bouc émissaire préféré des politiques qui divisent notre société en montrant régulièrement du doigt ceux qu’ils dénoncent comme nuisibles à notre économie. Taper sur les plus faibles et les plus pauvres en temps de crise, c’est une tactique vieille comme le monde…L’ambiance actuelle est dangereuse car elle stigmatise de façon agressive et unilatérale une catégorie de la population.

Les pouvoirs publics tentent même de diviser les intermittents du spectacle entre eux en dénonçant de prétendus abus massifs de la part des techniciens face aux pauvres artistes en détresse. En pointant du doigt ceux que l’on appelle les « permittents », certains médias alimentent eux aussi le mythe du fraudeur de façon tout à fait écoeurante. Attention à l’intox !! Ce matin même, Aujourd’hui en France, édition nationale du journal Le Parisien, fait sa Une avec le titre choc : « Intermittents du spectacle : le système qui nous coûte un milliard ». Et le discours réchauffé sur les artistes fraudeurs qui se la coulent douce à Miami nous est resservi sans scrupules. Une double page qui reprend bêtement les chiffres de la Cour des comptes et qui souhaite faire dans l’info spectaculaire avec des titres comme « Des fraudes tous azimuts » ou encore « Les dérives du régime chômage des artistes ». Un papier facile qui ne sert qu’à alimenter la haine de l’intermittent.

Rappelons que le terme « permittent » est utilisé pour dénoncer ceux qui sont employés en tant qu’intermittent pour des contrats longue durée par le même employeur. C’est un phénomène remarqué principalement au sein des régies des chaines de télévision. Des personnes travaillant presqu’à temps complet et ayant droit, parce que cela arrange bien leurs employeurs, au régime de l’intermittence. D’ailleurs, qui établit ces contrats ? Ne nous trompons pas de cible. Taper sur les employés pour les accuser des termes de leurs contrats de travail ? C’est le monde à l’envers ! Et pour stopper le mythe du technicien fraudeur, rappelons que ces permittents ne représentent que 4% des intermittents.

Pour mieux dénoncer une bonne fois pour toutes les accusations douteuses dont sont victimes les intermittents du spectacle et pour répondre à la Cour des comptes et à son fameux rapport annuel nous vous conseillons la très pertinente vidéo faite par la Coordination des Intermittents et Précaires d’IDF. Cette vidéo qui exerce son droit de réponse à l’émission C dans l’Air du 29 janvier est essentielle pour contrer la tendance actuelle à la dénonciation. Quant au mythe du gouffre financier que représente l’assurance chômage des intermittents et pour prouver à tous que le prétendu déficit des annexes 8 et 10 dont dépendent les intermittents du spectacle n’existe pas, une autre vidéo parfaitement construite, toujours par la Coordination des Intermittents et Précaires d’IDF. Vous trouverez ces deux vidéos en fin d’article.

 

Le temps des réformes

Cette riposte tombe à pic. Tout le monde attend, non sans inquiétude, les prises de position de notre gouvernement quant aux nouvelles réformes à venir. Quelles vont être les mesures ? Pour l’instant pas de fuite…Mais quelques indices. Chez nos confrères des Echos, Laurent Berger (patron de la CFDT) s’est expliqué : « il est hors de question de remettre en cause leurs indemnisations mais il faudra redéfinir qui paie » (Edition du 04/02/13). François Hollande quant à lui, a affirmé qu’il fallait « peut-être aller vers un financement plus diversifié ». Aujourd’hui, l’intermittence est financée essentiellement par l’assurance chômage, c’est-à-dire grâce aux cotisations de l’ensemble des salariés. La diversification du financement nous paraît, sur le papier, une bonne initiative. Mais qui payera ?

Si une véritable réforme est à envisager de ce côté, rien n’a été dit pour l’instant sur les barèmes et taux d’intermittence…Le bruit court cependant que les techniciens, bêtes noires montrées du doigts seront les premiers attaqués. Pas de grosse inquiétude donc pour la majorité des artistes qui font la culture française : leur précarité a probablement encore de beaux jours devant elle !

Mais rappelons que le régime de l’intermittence n’est que la partie la plus visible de l’iceberg. S’il tend à disparaître, c’est avec lui tout un système qui se repose dessus et dont beaucoup profitent qui va s’écrouler. Car si les artistes travaillent souvent gratuitement, ils rapportent de l’argent: aux théâtres, aux indépendants qui gèrent la diffusion de leurs spectacles, leur comptabilité…Aux commerçants et aux collectivités locales. Le Festival OFF d’Avignon, véritable foire aux bestiaux en est le symbole le plus révoltant. Connaissez-vous d’autres secteurs d’activités aussi précaires et qui profitent autant à d’autres? En enlevant aux artistes la capacité de créer et de survivre entre deux contrats, les politiques signeront aussi la fermeture définitive de tous ces petits théâtres qui gagnent aussi leur vie grâce au travail des artistes. Que restera-t-il de la vie culturelle?

Alors, pour ouvrir les yeux de ceux qui accusent et montrent du doigt sans savoir de quoi ils parlent, pour stopper cette diabolisation des intermittents du spectacle, nous nous plaisons à rêver à une journée sans culture. Parce que non, la culture ce n’est pas seulement se regarder le nombril en baillant au théâtre de la Colline. Osons 24h sans musique, sans télévision, sans cinéma, sans spectacle, sans musée, sans radio. Que toutes les ondes se meurent. Silence. Fermons toutes les salles de spectacles et lieux culturels qui existent dans ce pays. Juste pour voir ce que ça fait…Chiche ?


Visuel : (c) FB