Rap / Hip-Hop
[Interview] IAM, le son écumant des Raisons de la Colère

[Interview] IAM, le son écumant des Raisons de la Colère

19 April 2013 | PAR Hassina Mechaï

“En plein coeur d’une bataille, un jour, l’un de nous s’est écroulé”. Les 6 guerriers d’apocalypse ne se comptent plus que sur une seule main. Une dague à chaque doigt. Rupture assumée. Freeman libre de voler vers d’autres cieux, les parrains marseillais du peura français continuent leur route. Tout en gardant un œil dans le rétro. Plumes Impériales, notes Asiatiques, et Micros d’argent, pas de doute, Arts Martiens est bien un disque d’IAM. L’architecte Imhotep à la baguette, l’Oncle Shu et Sentenza calligraphient toujours au katana. Sous le calame, le trait reste instinctif mais précis. Mythologie et pop culture se côtoient toujours au fil des pistes. La formule a fait entrer la planète Mars dans la légende. 22 ans plus tard, elle n’a pas changé. Sur leur montagne, les samurais, assagis, contemplent les guerriers dans la plaine. Nos vétérans sèment un peu moins la terreur quand ils frappent d’estoc et de taille. Les flows sont moins flamboyants, mais ils travaillent leurs kuen depuis un quart de siècle et ça se sent. Cailloux dégarnis ou grisonnants, le temps passe mais IAM n’est pas prêt de baisser les armes. Rencontre avec Shurik’n et Kephren, qui écument les raisons de leur colère.

A l’écoute de l’album, on ressent une certaine nostalgie. Vos faits d’armes ont forgé votre légende, vous reste-t-il encore quelque chose à prouver?

Shurik’n : On ne considère pas qu’on n’a plus rien à prouver. Dans le Rap, à la sortie de chaque album, tu es jugé sur ce que tu sors au moment où tu le sors, sur ce que tu dis au moment où tu le dis, sur ce que tu as écrit au moment où tu rappes. Tu ne peux pas te reposer sur tes lauriers. Pour nous à chaque fois c’est une prise de risque, c’est la volonté de ne pas arriver par un chemin qu’on a déjà emprunté, car en matière d’art, sans prise de risque, il n’y a pas d’évolution possible. A chaque fois on remet tout sur la table et on repart de zéro.

Mais après tant d’années, où allez-vous chercher ce feu sacré, cette envie, ce besoin d’écrire?

Kephren : Dans la vie, tout simplement. Déjà on est toujours à Marseille, toujours relié à la base. Notre quotidien n’a pas évolué. Aujourd’hui avec l’apologie de l’argent, on pense que tout le monde est riche, mais nous on travaille, on fait notre musique. Tranquillement, on dénonce des choses, et notre dénonciation passe par le rap.

S : On vit de la musique mais nos vies sont réelles. On n’est pas en mode clip vidéo, on vit une vie de famille normale. Mon quotidien, notre quotidien est banal et c’est sur cette base que nous observons, réfléchissons et travaillons. On ne vit pas dans des bulles d’artistes, on a les mêmes préoccupations que tout le monde, pour beaucoup d’entre nous, de nos proches c’est encore dur de faire sa place dans ce monde. On a écrit des choses il y a 10 ans, et on ne pensait pas être visionnaires, hélas, à ce point.

Comment réussissez-vous à garder le côté spontané, épidermique et artisanal du rap alors que vous êtes dans une industrie musicale qui peut être très directive ?

K : C’est l’essence du rap qui est comme ça…

Mais il y a du rap formaté…

K : C’est le choix de tout un chacun
S : C’est un choix de vie

Mais comment conservez-vous cette spontanéité ?

Sh : Sans trop y réfléchir justement. C’est quelque chose qui se fait naturellement. On n’y pense pas avant, cela se fait sans calcul.

K : Si on avait voulu faire du rap bling, bling, on l’aurait fait depuis longtemps, mais ce n’est pas la recette de la maison

Ce mot recette justement, comment éviter à chaque album la mécanique de la recette, des automatismes?

K : Quand on dit recette, c’est pas négatif. Notre musique vient d’une multitude d’écoutes, on a écouté énormément de musiques : de la soul, de la musique africaine… On ne prétend pas avoir inventé un style, mais on a notre empreinte définie, même si on s’autorise à la dépasser sans la contrefaire…

Vous aviez un projet d’album avec Ennio Morricone qui est tombé à l’eau, que s’est-il passé ?

S : Ah… alors laissez-moi vous conter l’histoire de Sir Ennio (sourire)… Ennio Morricone est quelqu’un qui nous a beaucoup influencés à travers sa carrière, sa musique. On lui a fait beaucoup de clin d’œil dans nos albums, des atmosphères ou des samples repris directement de son œuvre. On s’était dit que pour le prochain album, toujours dans un esprit de se renouveler et de prendre des risques, et d’arriver sur un terrain peut être inexploré, on allait faire un projet artistique sur la base de son travail et faire un projet avec des morceaux repris. On était pas mal avancé avec déjà des titres, des structures musicales, mais malheureusement, il s’est avéré qu’on n’a pas eu les bons interlocuteurs. Et puis les exigences artistiques et financières d’Ennio Morricone étaient trop hautes pour nous. Surtout ses exigences artistiques : d’une collaboration, on en arrivait à un featuring. Ennio Morricone featuring IAM. Artistiquement, on se retrouvait pieds et poings liés, avec peu de marges de manœuvres, on a laissé tomber. Cela nous a obligé à très vite rebondir, très vite avancer. Car pour ce nouvel album, ce contretemps nous a beaucoup ralentis. Cette volte-face nous a obligés à accélérer le rythme pour la réalisation de cet album. On s’est serré les coudes, immersion totale, on est sorti de là avec 43 morceaux en 4 mois. Finalement, on est parti du néant pour arriver à cet album.

img-1364808865-a9817ee45649ea4d2d32ba22f727c40aChaque disque d’ IAM a l’air d’être la photographie du moment présent, du temps T. Quelle est cette photographie, avec ce nouvel album ? Mon impression a été que vous démontrez dans ce disque la montée d’une violence symbolique…

S : C’est un simple constat. C’est vraiment la montée de la violence sociale, économique, symbolique effectivement que l’on constate. Les licenciements économiques sont une plus grande violence que celle des faits divers qui font l’ouverture du JT par exemple. On peut comprendre que dans nos propos, notre rap devient aussi plus violent, dans les images que l’on donne dans nos mots. Un buzz autour d’une phrase à la télévision qui va viser et blesser des milliers de gens, ça c’est très violent. La vraie violence n’est pas que physique.

Une autre impression qui tient aux textes. Une impression d’écriture quasi automatique de prime abord et puis en y regardant de plus près, on voit vite que c’est très structuré, très ciselé, avec plusieurs plumes. Comment en arrivez vous à ce résultat ?

S : Toujours pas de recettes…c’est en écoutant l’instru, la musique que l’on sait de quoi on veut parler. A 98%, rien qu’à l’écoute de l’instru, on sait ce qu’on va écrire, sur quel rythme… c’est l’ambiance qui impose le sujet, tout part de la musique avant d’aboutir à la musicalité des mots. Pour l’écriture, j’écris au feeling, et puis s’il y a deux plumes (Shurik’n et Akhenaton), il y a l’intervention du groupe entier aussi. Il m’est arrivé de réécrire tout un couplet parce que le groupe tout entier trouvait que ce n’était pas assez précis, pas à la hauteur…on tient compte des idées de tout le monde.

Et cet amour des mots ?

S : C’est ce qu’on clame depuis toujours. C’est dans le rap, tout simplement. On est dans un pays de lettres, de poésie, on a intégré cette dimension…le flow, la percussion, eux, nous viennent d’ailleurs…

Vous évoquez vos faits d’armes au long de l’album. Celui qui restera tout en haut, c’est Demain C’est Loin… que vous soyez d’accord ou non, d’ailleurs, ça reste le morceau…

S : (il coupe) Oui! (rires) C’est aussi notre morceau préféré. Un morceau de 9 minutes, tendu… mais maintenant dans son interprétation, j’arrive à m’amuser, à changer de flow, je prends beaucoup de plaisir à le jouer…

Et en 2013, demain c’est toujours aussi loin ? Dans le morceau Chaque jour, par exemple, Akhenaton disait “j’ai plus le droit d’être pessimiste maintenant en tant que père”…

S : mais ne plus être pessimiste ne veut pas dire qu’on n’a plus conscience des choses. Demain reste encore très loin, ça ne s’est pas rapproché. Vu les tensions entre les différentes composantes de la population, demain reste définitivement éloigné.

Rien n’a évolué depuis ?

S : Il y a eu beaucoup de changements, tous ne sont pas des évolutions et des améliorations…

Et dans le rap ?

S : Le rap, après avoir clamé pendant longtemps vivre en parallèle, le rap est finalement à l’image exacte de la société. Avec tous les travers et les avantages de cette société, comme la façon de communiquer, de faire le buzz. On est spectateur et on le regrette bien sûr. Les hommes politiques sont dans la punchline, les rappeurs aussi… on est dans un système qui privilégie le buzz, le bruit médiatique. L’écran impose de marquer les esprits, parfois par le vide…

2013 consacre Marseille Capitale de la Culture. Que pensez-vous de la polémique lancée par la rappeuse Keny Arkana qui dénonce le ripolinage du centre-ville, et les habitants défavorisés qu’on a fait partir de certains quartiers de ce centre-ville ?

S : Ça a commencé depuis très longtemps. Avant même que Marseille ait été choisie comme capitale de la culture. La moitié du centre-ville a d’ailleurs été rachetée par des fonds de pension étrangers…

Et IAM ne participe pas aux manifestations de 2013 ?

K : Non…et ce n’est pas par choix. On a été sollicité au départ pour ce projet. Dans le dossier de candidature de la municipalité, le rap et le hip hop et IAM avaient pourtant été mis en avant ; et une fois que Marseille a été choisie, les crédits alloués, on a été oublié. Notre projet était de faire une City du Hip hop, avec une salle de concert, des ateliers…

S : La culture urbaine a été mise en avant pour obtenir ce statut. Et on s’est rendu compte que pour la ville de Marseille, la musique urbaine n’inclut pas le hip hop. C’est la négation totale d’une certaine catégorie de sa population. Le hip hop est la musique la plus écoutée dans certains quartiers, c’est la seule alternative culturelle qui reste dans certains endroits et faire abstraction de tout cela c’est montrer volontairement à une certaine catégorie de la population qu’elle n’est pas la bienvenue dans sa ville. Sous musique urbaine, on a mis musique électronique qui correspond à une certaine frange de la population. Le rap et le hip hop sont liés à la population noire et arabe, donc on ne préfère pas trop qu’elle vienne au centre-ville, on préfère qu’elle reste en périphérie. Ces gens-là n’ont pas droit à la culture de la capitale européenne de la culture… Mais c’est quelque chose qu’on perçoit depuis plus de 10 ans à Marseille. Tout l’aménagement urbain récent, les moyens de transports, tout est pensé pour que les gens des périphéries de viennent pas au centre-ville. Un truc révélateur, le vélib s’arrête net à la frontière de certains quartiers de Marseille…

Les raisons de la colère en 2013 ?

S : Il y en a tellement, notamment tout ce qu’on vient d’évoquer. mais comme je l’ai écrit : “on ne peut pas récolter de l’or en semant de la merde”…

Et vous pensez ne plus être en colère un jour ?

S : ça… on l’espère, mais ça ne dépend pas de nous…

Propos recueillis par Hassina Mechaï et Stéphane Rousset

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Hassina Mechaï

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