Livre : Lolita Pille, Crepuscule ville

23 juin 2008 Par Yaël | 0 commentaires

L’auteure de « Hell » (2002) et « Bubble Gum » (2004) revient avec un roman imposant. Débutant sur une citation de Melville, plein des bons sentiments qui pavent l’enfer du « Meilleur des mondes » et proche de 1984 d’Orwell dans sa structure, « Crépuscule ville » s’ancre dans la tradition des dystopies (les utopies qui tournent au cauchemar !) anglo-saxonnes.

Dans l’hyperdémocratie de l’après guerre narcotique, les citoyens de Crépuscule ville ont droit à la beauté, la jeunesse éternelle, et surtout au bonheur de consommer les drogues les plus diverses et les plus dures légalement pour vivre toujours dans une illusion de non-douleur. Tous les aliments se trouvent en ultra-light, les soucis des âmes aussi puisqu’il suffit de se confesser à son « Traceur » quand on a un coup de barre ou un doute. Les nouvelles, dont Clair-News a le monopole, sont invariablement bonnes et comme chez nous, chacun est appelé à consommer un maximum. Dans ce monde lissé les individus sont esseulés et interchangeables : un coup de bistouri et une dose adéquate de drogue les dépersonnalise, officiellement personne ne se suicide car personne n’en a envie, et l’on peut aussi bien héroïser qu’effacer de l’Histoire un mort, avec autant d’arbitraire que d’efficacité.

Tout semble donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes à Crépuscule ville. Sauf que plusieurs grandes pannes électriques viennent mettre la puce à l’oreille d’un type assez haut placé dans la hiérarchie des cadres de la ville. Héros de la fameuse guerre narcotique, gagnée par le monde civilisé de Crépuscule ville, Syd Paradine en sait beaucoup, mais peut-être pas assez pour se rebiffer tout de suite et il applique les ordres pendant de nombreuses années. Jusqu’à ce qu’il n’ait plus rien à perdre : une fois son poste mis en danger par le suicide d’un publicitaire obèse et de génie, une fois son divorce avec la belle et ennuyeuse Myra consommé et une fois son camarade de front Shadow assassiné, Syd n’a plus rien à perdre et se lance dans une quête impossible de la vérité. Qui tient les ficelles à Crépuscule ville ? Est-on vraiment à la veille de l’apocalypse et n’y a-t-il rien à faire pour sauver l’hyperdémocratie ? Seul un homme courageux, seul, et assez désintoxiqué pour sentir le monde, sa douleur, et les gens autour de lui peut tenter de répondre à ces questions. Dans son troisième roman, Lolita Pille se donne les moyens d’un projet ambitieux : nous tendre un miroir de nous mêmes en brodant une fable effrayante. Toujours aussi limpide et puissant, son style – décidément américain- est un argument de poids et nous emporte facilement dans près de 400 pages de cauchemar. Si du point de vue des idées, il n’y a rien de nouveau sous le soleil de Crépuscule ville, certains personnages sont touchants. Non pas Syd, qui est simplement un John Wayne postmoderne, mais par exemple Blue, sa fiancée et sa guide. On regrette cependant que Lolita Pille – redevenue bien élevée- n’aille pas plus loin dans certaines descriptions de bad trip sous opium, dans certaines scènes de torture, ou de la débandade de masse que provoquent les pannes d’électricité.

Lolita Pille, « Crépuscule ville », Grasset, 20,50 euros.

« Cette nuit du 17 novembre 3, quand Colin Parker, usant de son propre corps comme d’un lourd projectile, creva avec fracas les doubles vitrages de son logement d’une pièce de la tour Alegria, il ne parvint pas pour autant à échapper au silence. Pendant sa longue chute, longue comme la succession de vingt-cinq étages, longue comme le bilan d’une existence minable, malgré l’ampleur du cri qui montait de sa gorge, le silence continua de le torturer. Il n’entendit ni les clameurs des passants dispersés, ni la cacophonie du grand boulevard qui approchait, ni le craquement de sa propre dislocation » p. 59.


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