« Le matériau humain » de Rodrigo Rey Rosa, la matière brute des archives

14 juin 2016 Par Jérôme Avenas | 0 commentaires

C’est le livre qu’il faut lire en ce moment. Dans ce récit qui oscille en permanence entre réalité et autofiction, paru au Guatemala en 2009, aujourd’hui traduit en français par Gersende Camenen pour Gallimard, le narrateur explore le labyrinthe de papier que constitue les archives de l’ancien Palais de la police. « Quelle sorte de Minotaure peut bien se cacher dans un labyrinthe comme celui-ci ? »

Tout commence avec la découverte, dans un bâtiment désaffecté, des archives de l’ancien Palais de la police emmurées depuis la fin du « conflit interne » (1960-1996). Intéressé par les « cas d’intellectuels et d’artistes qui avaient fait l’objet d’enquêtes policières – ou qui avaient collaboré avec la police en qualité d’informateurs ou de délateurs – au cours du XXème siècle », le narrateur (l’auteur ?) obtient l’autorisation de consulter les documents antérieurs à 1970. 

Le « matériau humain », terrible formule empruntée à Benedicto Tun, créateur du « bureau des identifications » en 1922, chargé de la conservation des informations sur les citoyens en temps de dictature, peut-il et sous quelle forme devenir du matériel romanesque ? Cette question, le narrateur se la pose à plusieurs reprises. S’il vient consulter, jour après jour, les documents que le chef du Projet de Récupération des Archives met à sa disposition, c’est « pour d’une certaine manière, me distraire et comme toujours lorsque je n’ai rien à écrire en réalité rien à dire, pendant tout ce temps, j’ai noirci une série de cahiers, de carnets et de feuilles de simples impressions et de brèves observations ». Sous l’apparente simplicité de la notation, au revers de l’éparpillement des fragments disséminés dans cahiers et carnets apparaît un solide récit, organisé et charpenté, encadré par deux avertissements en première et dernière pages.

C’est une archiviste de vingt-trois ans, Ariadna (!) Sandoval qui sert de guide au narrateur pour entrer dans le labyrinthe. Parce qu’on lui retire rapidement l’autorisation, la paranoïa s’empare de lui, petit à petit, de coups de fil anonymes en messages sur son répondeur. Les vies croisées dans les fiches de Benedicto Tun, policier d’origine Maya, se mêlent à celle du narrateur, à son passé, celui de sa famille (sa mère a subi un enlèvement avec demande de rançon sans doute commandité par le mouvement de guérilla). Le livre est métissé, comme la population guatémaltèque et puisqu’il épouse la forme du journal, il est un composite, assemblage de citations, rêves notés, anecdotes personnelles. Ce récit intime se confronte en permanence à l’histoire collective. Mais Rodrigo Rey Rosa, avec habileté, s’en tient à la matière brute des archives. Commenter de trop, ce serait prendre le risque de se cogner aux murs du labyrinthe et de l’historiographie. Il tourne autour d’un trou béant, sulfureux, d’où sortent parfois les exactions de la police d’État et les crimes de la guérilla en essayant de ne pas se brûler les mains, la vie du narrateur en dépend. Le matériau humain est un livre fort et troublant sur la double difficulté – voire l’impossibilité – pour un écrivain, de faire un roman à partir de documents « sensibles ». C’est l’agencement des fragments d’archives, leur implication dans le présent du narrateur (le danger) qui écrit, malgré lui, le récit d’années sombres et terribles traversées par le Guatemala.

Rodrigo Rey Rosa, Le matériau humain, Traduit de l’espagnol (Guatemala) par Gersende Camenen, Collection Du monde entier, Gallimard, 21€ 

Visuel : Couverture du livre

 


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