« Le Fils de Philipp Meyer » : magnifique portrait d’une Amérique disparue

20 août 2014 Par
Audrey Chaix
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Une dynastie familiale, trois personnages, trois générations : ainsi Philipp Meyer trouve-t-il le moyen littéraire de conter l’histoire romancée de l’ouest américain de 1836 à 2012. Conquête des territoires indiens, république du Texas, guerre de Sécession, exploitation pétrolière, Première et Seconde guerres mondiales, chocs pétroliers… Avec Le Fils, Meyer peint une magnifique fresque romanesque, avec un matériau aussi riche que fascinant : il explore les tréfonds de l’âme humaine alors que s’écrit l’Histoire d’un pays, toujours plus foisonnante dans un territoire qui ne fait jamais rien à moitié. Avec autant d’efficacité que le septième art, Le Fils grave dans la rétine des images qui ne s’oublient pas au fil de ses presque 700 pages, aussi bien grâce à l’écriture extrêmement évocatrice de Philipp Meyer que par une documentation si précise qu’elle donne à voir, avec une grande vivacité, des peuples et des coutumes aujourd’hui disparus.

lefilsPhilipp Meyer a donc choisi de conter l’histoire du Texas en s’attachant à trois personnages issus de la même famille, les McCullough. Le premier à prendre la parole, c’est le patriarche, Eli McCullough, dit le Colonel depuis la guerre de Sécession. Né en 1836, le jour où le Texas est devenu une république indépendante, Eli représente à lui tout seul l’esprit des pionniers repoussant toujours la Frontière toujours plus à l’ouest. Enlevé par une tribu comanche à l’âge de onze ans, au cours d’une scène épique digne des westerns les plus violents, il vit trois ans entouré d’Indiens et s’intègre avec un naturel confondant. Eli est le rêve de tout petit garçon à l’âme aventurière : fils adoptif d’un chef comanche, il vit au jour le jour en n’en faisant qu’à sa tête, son seul objectif étant de parvenir à ce que, lancé sur un cheval au galop, sa flèche touche sa cible. De retour chez les Blancs, il ne modifie pas tellement son mode de vie, et si les occasions de mourir sont nombreuses dans un pays où la vie ne vaut pas grand-chose, il survit toujours pour atteindre l’âge vénérable de cent printemps.

La deuxième voix du Fils, c’est celui qui a donné son nom au roman, Peter McCullough, fils d’Eli. C’est son journal intime qui compose les chapitres qui lui sont dédiés. Pendant qu’en Europe, la Première guerre mondiale fait rage, Peter est déchiré entre la loyauté qu’il doit à sa famille, devenue l’une des plus riches du Texas grâce à Eli, et son empathie grandissante envers les Mexicains, que les siens tentent pourtant de chasser par tous les moyens possibles. Fou amoureux de Maria Garcia, fille d’une famille exterminée par McCullough père et sa clique, Peter répète chaque jour le dilemme qui l’habite alors que sur les terres du ranch commencent à se dresser de bruyants derricks – le puits de pétrole de Spindletop a été découvert quelques années plus tôt au sud de Beaumont. Si Eli incarne l’affirmation d’une conquête de l’ouest décomplexée, où la peau d’un homme vaut à peine la balle ou la flèche pour l’abattre, Peter et ses tourments intérieurs représentent une transition vers une prise de conscience par les Blancs de l’hybris qui les a poussés à exterminer les populations natives, à chasser les Mexicains qui les ont pourtant précédés sur les terres texanes. Tout cela sans que, jamais, Philipp Meyer ne porte de jugement sur une mentalité que l’on ne peut lire à l’aune de notre rapport moderne à l’étranger.

Vient ensuite Jeannie, la petite-fille de Peter, la seule qui ne raconte pas elle-même son histoire, mais dont les chapitres sont à la troisième personne. Née dans les années 1920, Jeannie a connu Eli – mais non Peter, disparu au Mexique avant sa naissance. Elle a grandi dans le ranch de sa famille à l’ombre de ses grands frères, elle sait monter à cheval, réunir le bétail et marquer les bêtes comme n’importe quel homme de sa famille. Adulte, c’est elle et son mari qui ont repris le ranch et ont assuré sa transition dans l’ère pétrolière. Après la mort de son mari, à la tête d’un empire capitaliste, elle a assuré seule la gestion de l’affaire familiale. Sa vie, c’est la série Dallas, c’est le roman – et le film – Géant, auquel Philipp Meyer se paie même le luxe de faire allusion. Aux portes de la mort alors que commence le récit, Jeannie regrette que ses enfants aient quitté le ranch, que ses petits enfants soient plus intéressés par la télévision que par la terre : avec la mort de Jeannie s’éteint le dernier lien avec Eli et la conquête de l’ouest, le dernier lien avec la terre et la nature, qui rythmaient autrefois la vie des Texans.

Ainsi, chacune de ses trois histoires aurait presque pu former un roman à elle seule. Surtout celle d’Eli, dont la voix est la plus marquante, la vie la plus extraordinaire. Il est cependant encore plus intelligent de la part de Meyer de les avoir entrelacées : le lecteur comprend ainsi comment chacune de ces époques met en lumière la suivante. Il perçoit surtout l’implacabilité de l’évolution d’une période à l’autre, à assez peu d’années d’intervalle finalement, puisque Eli et Jeannie, à cent ans d’écart, se côtoient malgré tout quelques années. En effet, Eli a connu les Indiens en liberté, hors des réserves où ils ont fini parqués, tandis que Jeannie exploite l’ère du tout pétrole pour faire perdurer la saga familiale.

Enfin, avec Le Fils, Meyer ne tombe jamais dans la moralisation d’une époque qui n’a plus rien à voir avec la nôtre. Eli est dépeint comme un sauvage, tout comme les Blancs qui abattent les Indiens aussi bien de leurs balles que de leurs maladies, les Comanches qui violent les femmes et pillent les maisons des pionniers, les Yankees, les Confédérés, les Mexicains… L’histoire du Texas, et, par extension, de l’Amérique, s’est construite dans le sang, pour tous les peuples en présence. L’objectif de Meyer n’est pas ici de condamner cette violence, de prendre le parti des uns ou des autres ou de relire l’histoire avec notre bonne conscience de citoyens du 21e siècle, mais bien de donner à voir et à ressentir la dimension profondément romanesque d’une époque centrale dans l’histoire de son pays. Il le fait avec brio, dans un western cruel et flamboyant, qui déconstruit le mythe de la conquête de l’ouest imposé par Hollywood pour ancrer son récit dans une époque qu’il saisit avec subtilité, sans que ni rien ni personne ne soit jamais tout noir ou tout blanc. Un coup de maître pour un roman qui se referme en laissant dans l’esprit du lecteur une empreinte profonde, qui met du temps à s’effacer : il n’est pas surprenant que Le Fils ait été sur la shortlist du Prix Pulitzer en 2014.

Le Fils, de Philipp Meyer. Editions Albin Michel, collection « Terres d’Amérique » dirigée par Francis Geffard. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sarah Gurcel. Parution : 20 août 2014. 688 p. Prix : 23,50 €.

Visuel : (c) couverture du livre