Olivier Cadiot : la non-histoire de la non-littérature

16 février 2016 Par Mathias Daval | 0 commentaires

Histoire de la littérature récente est la rencontre toute sauf fortuite d’une longue tradition didactique et pamphlétaire sur l’écriture, et l’univers d’Olivier Cadiot, son approche fragmentée et peu orthodoxe de la littérature.

Cadiot dézingue les déclinistes et les réactionnaires : il semble entendu que, pour lui, la littérature n’a pas disparu. Ou plutôt qu’elle disparaît depuis toujours. Qu’on se rassure, son « Histoire » est bien dans l’air du temps : court essai découpé en 61 mini-chapitres de 3 ou 4 pages, on le parcourt en à peine plus d’une heure, en se laissant ballotter au gré des allers-retours de l’auteur. C’est un anti-récit, une agrégation polymorphe, et non pas, pour reprendre la distinction faite par Cadiot lui-même, une chose écrite : « Le truc finira par tenir en l’air comme par miracle – mais ça ne se fait pas en écrivant. » Constat cliniquement juste.

Nous voilà face à un essai faussement pédagogique, dans la lignée des « Conseils familiers à un jeune écrivain » de Remy de Gourmont. De l’ironie, Cadiot n’en manque pas depuis ses débuts littéraires, bien qu’il s’en défende : « pas d’ironie, surtout pas ». Le problème est qu’à force d’abuser du second degré, on s’y égare parfois : le chapitre central « Usager » est symptomatique à cet égard (comment faut-il prendre l’admonestation : « Le livre que vous allez faire doit avoir son utilité » ?), ou encore ce passage du « Déménagement » : « En attendant ces illuminations, ce voyage intersidéral, que seul donnait la littérature disparue – d’après les grands lecteurs consultés -, faites des exercices. » Un procédé quelque peu usé jusqu’à la corde, et qui maintient volontairement le lecteur dans le flou artistique.

Il y a, bien entendu, des fulgurances, car Olivier Cadiot est un jongleur de mots. Il sait de quoi est faite la matière de l’écriture : « Nos phrases embrouillées avec relatives à tire-larigot, incises à tout bout de champ, discordance des temps, cette maladresse crée une panique, une insistance, une merveilleuse volonté. C’est ça qui nous touche. » On pourrait citer encore le chapitre « Cire perdue », qui évoque avec une douce et drôle métaphore horticole la juste culture des idées en littérature…

Mais ses conseils restent un peu vains, car ils se perdent dans une nébuleuse qui manque cruellement d’intensité. « Ecrire, c’est comme s’installer dans une nouvelle maison, mais d’un point de vue légèrement différent. » Différent de quoi ?! On s’interroge sur la syntaxe cadiotesque qui est sa marque de fabrique depuis ses premiers écrits. Certes, l’étirement de la langue est un jeu réjouissant. On retrouve dans cet essai une multiplicité de points de vue et d’interlocuteurs (alternativement « je », « il », « vous » « nous » et surtout ce « on » qui flotte au milieu de tous), mais aussi une pluralité des rythmes ; et toujours un souci de l’emboîtement, de l’incise, de l’accentuation, à tel point qu’il n’est presque pas de page sans un mot ou une phrase détaché par une mise en italiques.

Le chapitre « On est tous pareils » relaie la perplexité de Cadiot devant un ami qui lui reproche la difficulté de ses livres, et qui se demande, en fin de compte, quel en est l’intérêt : « Pourquoi fais-tu ça ? » C’est qu’à défaut de sens, on y trouvait un plaisir qui a ici partiellement disparu. Comme toujours chez Cadiot, « L’Histoire » regorge d’allusions littéraires, de références, volontairement mal cachées, comme des œufs de Pâques pour de jeunes enfants. Un jeu de connivence qui ne fonctionne pas toujours, sans que ce soit crucial, puisque Cadiot a raison d’affirmer que « l’auteur se confie au livre, pas au lecteur ». Mais peut-être sent-on trop ici l’intention de la non-intention, l’agir du non-agir. Pratique moins taoïste que démonstrative qui, si elle laisse entrevoir quelques moments de grâce, finit par s’effondrer sur elle-même, laissant de côté la fascination qu’avait pu provoquer quelques-unes des précédentes œuvres, comme l’hallucinatoire « Retour définitif et durable de l’être aimé ».

Le titre du premier chapitre (« Rose de personne ») place l’ouvrage de Cadiot sous l’austère figure de Paul Celan, qui convoque aussitôt la figure du poète Silesius : « La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit / N’a pour elle-même aucun soin, – ne demande pas : suis-je regardée ? ». Nul doute que ces vers s’appliquent parfaitement à cette non-histoire d’une non-littérature.

Histoire de la littérature récente, tome 1. Editions P.O.L, février 2016. 192 p., 11 €.

Visuel : (c) DR


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