Mort de Pierre Bergé, grand mécène et grand amoureux

8 septembre 2017 Par
Guillaume Laguinier
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A la fois charismatique et controversé, Pierre Bergé s’est éteint ce vendredi à l’âge de 86 ans a annoncé sa fondation. Figure incontournable des cercles parisiens, son action a pourtant toujours été celle d’une éminence grise, qui laisse aux autres le feu des projecteurs. 

PORTRAIT OF PIERRE BERGE BY STUDIO HARCOURT PARIS, FAMOUS FRENCH BUISNESSMAN

Homme d’affaire, amateur d’art, homme d’engagement, éternel amoureux… Rien ne prédisposait Pierre Bergé à la vie hors norme qui fut la sienne. Une vie publique, marquée par les rencontres et les passions.

Né le 14 novembre 1930 à Saint-Pierre d’Oléron, issu de la classe moyenne, il deviendra une figure incontournable du tout-Paris.

Pierre Bergé s’est éteint à Saint-Remy-de-Provences, dans les Bouches-du-Rhônes.

Ses proches le savait. Tout le monde le savait. Pierre Bergé était affaibli. Il évoquait, d’ailleurs, publiquement sa maladie, la myopathie, depuis 2009. Une « dégénérescence des muscles » dont il se sait atteint depuis l’âge de 15 ans.

« Un poète m’est tombé sur la tête »

Bergé débarque à Paris le 18 octobre 1948 . Il n’a pas 18 ans et n’a pas son BAC. Ce qu’il a par contre, c’est de l’ambition. Pourquoi ne pas devenir journaliste, ou écrivain ? L’histoire raconte même que, le jour de son arrivée, et comme un étrange symbole providentiel, il est témoin de la chute de Prévert sur les Champs-Elysée, devant lui, depuis la fenêtre d’un immeuble. « Je vis un homme traverser une porte-fenêtre, se raccrocher à une enseigne et s’écraser à mes pieds. (…) Le lendemain, les journaux m’apprirent qu’il s’agissait de Jacques Prévert, et j’ai toujours considéré comme un signe que, le jour même de ma venue à Paris, un poète me soit tombé sur la tête »

Très vite, il fréquente les cercles littéraires et journalistiques parisien. Pierre Bergé rencontre Cocteau (dont il fut un temps le titulaire du droit moral de l’œuvre), Aragon, Breton, Camus…

Puis, Bernard Buffet.

« J’ai de l’ambition pour deux »

Le jeune homme ne se contente pas d’être le compagnon du peintre. Il s’implique rapidement dans la carrière de l’artiste et va, pendant huit ans la gérer. Lui se charge du matériel, l’artiste se consacre à son œuvre. Au cours de cette période, le magasine Connaissance des Arts voit en Buffet le « plus grand peintre de sa génération ».

Là, Pierre Bergé trouve sa place. A côté des artistes, des créateurs . Il ne la quittera jamais.

Il prend véritablement les habits de l’homme d’affaire en 1958, lorsqu’il rencontre un jeune créateur prodige dont il tombe immédiatement sous le charme. En 1960, Yves Saint-Laurent, qui vient d’être licencié par la maison Dior, suit Bergé. Ensemble, ils développent ce qui deviendra, deux ans plus tard, la maison de haute couture Yves Saint-Laurent.

La période est faste pour le couple : en 1966, Saint-Laurent Rive Gauche voit le jour. Bergé et Yves Saint-Laurent viennent d’inventer le Prêt à Porter de luxe. Ces années-là dessinent une nouvelle image de la femme.

« Channel a donné, comme on dit, la liberté aux femmes. Tu leur a donné le pouvoir. »

Mes artistes, mes amis, mes amours.

Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé sont également de grands amateurs d’art. En 2009, le collectionneur disperse ce qui fut l’une des plus somptueuses collections de notre époque lors d’une vente aux enchères. Des toiles de maîtres jusqu’alors exposées dans l’appartement de Bergé: Picasso, Deschamps, Brancusi… Le montant de la vente, 373M d’euros, a été reversé à la fondation Pierre Bergé et à la lutte contre le sida.

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La collection ne se limite pas à la peinture, mais comprend aussi, par exemple, du mobilier de valeur, des sculptures, des objets d’art… Sa passion va dépasser le cadre de sa collection privée. Il n’est jamais, pourtant, le créateur: chacun ses talents. Lui oeuvre, entreprend. Il met ses compétences, ceux d’un excellent gestionnaire, au service de l’art et des artistes. En 1977, ce touche-à-tout rachète le théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, alterne les pièces classiques, découvre de nouveaux talents. Il produira Vitez, Duras, Peter Brook…

En 1988, il poursuit son parcours dans les arts et devient président de l’Opéra National de Paris. Et les distinctions arrivent : en 2001, le voici Grand mécène des arts et de la Culture. Un titre qu’il doit en grande partie à son investissement, notamment dans le Festival d’Automne.

« Je n’ai pas le Bac, mais j’ai acheté Le Monde« 

Le goût de la Presse ne l’a pas quitté depuis ses jeunes années. En 1987, il lance le magasine Globe qui soutient la candidature de François Mitterrand, dont il devient l’un des visiteurs du soir. Bergé est éclectique, après Globe, il lance Courrier International avant, 10 ans plus tard, de s’associer à Xavier Niel et Matthieu Pigasse pour prendre une participation majoritaire dans le groupe La Vie Le Monde (Télérama, Courrier International, Le Monde).

Homme de gauche, il soutiendra successivement Bertrand Delanoë et Ségolène Royal avant de rallier Emmanuel Macron lors de la dernière élection présidentielle.

Bergé évolue désormais dans la périphérie des hommes de pouvoir. Auprès d’eux, il a comme durant toute sa vie, un rôle de conseiller. Et ne craint pas la prise de position, incarnant finalement le militantisme pour le droit des homosexuels. Il y a presque 20 ans, Bergé fonde le sidaction. D’abord en faveur du mariage, puis de la procréation médicalement assisté. On retiendra ses combats farouches contre la manif pour tous et Sens Commun, comme un ultime cri du cœur.

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Car chez Bergé, le cœur décide d’avantage que la raison. C’est ce qui explique, sans doute, le côté romanesque du personnage. « La vérité n’appartient qu’à ceux qui la savent. Les autres ont le droit d’avoir celle qu’ils se sont inventés« . Son dernier coup du cœur, comme un écho des combats qui furent les siens: l’homme aux multiples casquettes a épousé, le 31 mars 2017, le paysagiste Madison Cox.

Visuels : © CC