La banalité du consentement – Entretien avec Delphine Dhilly

12 novembre 2017 Par
Marie Boëda
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La documentariste Delphine Dhilly a interrogé la notion de consentement à travers deux émissions radio sur France Culture et un documentaire diffusé prochainement sur France 2 « Sexe sans consentement ». A partir d’une phrase choc, « 22% des hommes et 17% des femmes considèrent que lorsqu’une femme dit non, elle veut dire oui » (Ipsos), elle a recueilli une série de témoignages banals et destructeurs de jeunes femmes et jeunes hommes sur ce qu’on appelle la « zone grise ».
Entretien

Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler sur cette notion de consentement et zone grise ?
C’est Blandine Grosjean (Elephant Production) qui a commandé ce sujet car elle était passionnée par cette question des filles qui n’osent pas dire non, les filles qui cèdent sans consentir. Ça a commencé avec l’affaire Assange. La femme ayant déposé une plainte avait déjà couché avec Julian Assange mais a été contrainte la deuxième fois. Elle avait remarqué deux scissions dans sa rédaction. Les jeunes parlaient de viol quand les plus vieux excusaient l’acte.

Comment définit-on la « zone grise » et le consentement ?
L’expression « zone grise » n’est pas reconnue, mais elle révèle un vide juridique. Dans la loi en France,lorsqu’une fille cède sans consentir (elle peut avoir embrasser le garçon mais ne souhaite pas aller plus loin (cf documentaire)), elle n’aura aucun moyen légal de prouver que c’était un viol. Le consentement s’explique par une question : comment on identifie nos désirs, comment on les exprime et comment on les assume ? Apprendre que ce n’est pas parce qu’on rejette qu’on n’aime pas. On apprend aux femmes à être polies, douces, à ne pas vexer. Si elles refusent, elles culpabilisent.  L’idée du documentaire est de décortiquer le processus intellectuel qui fait que la fille en arrive à céder.

On est en retard en France par rapport aux USA ou Canada, pourquoi ?
Je me suis beaucoup inspirée des recherches canadiennes dans mon travail car ils sont en avance. La pensée féministe, associative et universitaire existe en France et commence à prendre une place importante dans le débat public.  Il y a aussi la force de la culture latine. La séduction est revendiquée. Et lorsqu’on essaie de faire évoluer les codes, certains croient que ça va effacer cette culture de séduction.
D’un autre côté, les Françaises ont été très radicales dans le #balancetonporc. C’est beaucoup plus violent et osé que #metoo.

Qu’est-ce qui manque ?
SI j’étais ministre du consentement qu’est-ce que je ferais ? On n’apprend pas à  nos enfants à garder une bulle d’intimité. Même un oncle ou une grand-mère qui veut absolument faire des câlins, des bisous, l’enfant a le droit de dire non. On devrait développer des interventions, des jeux dès l’école pour faire sortir une prise de conscience.
Car dans le consentement, il y a l’intégrité de son corps, exprimer la notion de désir et l’intuition sur la manière dont on doit se comporter.

Quelles sont les principales conclusions tirées de votre documentaire ?
Les quelques garçons qui ont regardé ce film reconnaissent avoir, en fait, peut être déjà obligé ou un peu forcé une fille. Certains garçons que j ai rencontrés ne comprennent pas pourquoi les filles n’expriment pas leur désir ou leur refus de la même manière qu’eux, les filles assument moins, on leur apprend à craindre de la part de garçons des réactions violentes. C’est une première piste pour créer un terrain de dialogue autour du consentement.

(c) Marine Guizy