Essais
Le Consentement – L’explosive clarté de Vanessa Springora

Le Consentement – L’explosive clarté de Vanessa Springora

08 février 2020 | PAR Emmanuel Niddam

Par un récit autobiographique édité chez Grasset, Vanessa Springora fait exploser l’habillage romancé des atteintes sexuelles sur les mineurs, sous l’effet d’une désarmante clarté.

L’auteur nous confie le récit de sa vie, celle d’une fille de quatorze ans qui vécut sa première passion amoureuse au grand jour avec un quinquagénaire. Elle nous raconte le plus clairement du monde comment, depuis, sa vie fut continuellement piétinée par cette célébrité du monde littéraire, en dévoilant les multiples facettes du crime de Gabriel Matzneff.

Le tourment de l’auteur n’est en effet pas stoppé par son arrivée à l’âge adulte. Sa cause ? Elle la cerne avec justesse :

« Très souvent, dans les cas d’abus sexuel ou d’abus de faiblesse, on retrouve un même déni de réalité : le refus de se considérer comme une victime. Et, en effet, comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? »

Vanessa Springora, Le Consentement, Paris, Grasset, 2020, p. 163

L’auteur laisse la place pour entendre l’ambivalence de son désir, jusqu’à celle de son de désir de vivre. Cependant, disons-le tout de même. Si le consentement est nécessaire, il n’est jamais suffisant. Le désir de l’autre n’acquitte ni de la question légale ni de la question morale. Et cette question morale, les autres, les parents, comme tout le reste de l’entourage, y répondent simplement : ils ne voient pas le problème, le fuient sans doute.

Le consentement fait événement

Une immense part de cette histoire fut déjà rendue public par le criminel lui-même : Dans Harrison Plaza (La Table ronde, 1988), et dans La Prunelle de mes yeux, un des volumes de son journal paru en 1993, sous la direction de Philippe Sollers. Tout le monde savait. Et beaucoup applaudissaient.

Aussi, c’est pour enfermer « le chasseur dans son propre piège » que Vanessa Springora écrit, et non pas pour rendre public des éléments inédits. Ses proches étaient au courant. Ils étaient d’accord.

Le fracas judiciaro-littéraire de l’hiver 2020 est ainsi inversement proportionnel aux nombres des révélations. Le détonateur de l’explosion ne tient pas dans une information. La bombe, c’est la parole. La parole prise. La parole portée, par laquelle la victime ne craint pas d’assumer sa propre ambiguïté.

Beaucoup de bruit pour fabriquer du silence

Car un brouhaha d’admiration entoure le « génie » : « G. » a du talent aux yeux de ceux qui comptent. Vanessa Springora nous mène ainsi de dîners mondains, en plateaux télé, où les mots pour encenser la plume d’un nouveau Proust ne manquent pas. Personne n’en a en revanche pour qualifier cette « belle écolière » pendue à son bras.

« Je n’en crois pas mes oreilles. C’est lui, le philosophe, le sage, qui profère ces paroles. Lui, l’autorité suprême, qui demande à une fille d’à peine quinze ans de mettre sa vie entre parenthèses, au service d’un vieux pervers ? De la boucler une fois pour toutes ? La vision des petits doigts potelés de la femme de Cioran sur l’anse de la théière m’absorbe tout entière et retient le flot d’injures qui me brûlent les lèvres. »

Vanessa Springora, Le Consentement, Paris, Grasset, 2020, p. 142

Le crime comme œuvre d’art

C’est là, encore, que l’analyse que Vanessa Springora mène de son prédateur sonne juste. A l’opposé d’un Houellebecq qui dépeint le cloac de l’âme humaine dissimulée dans de glauques perversions, Matzneff magnifie son crime. Là est son but ultime : réussir une œuvre d’amour pure, une rédemption par la pureté.

“Entre deux caresses, il m’apprend aussi à dire en entier un “Je vous salue Marie”, en français puis en russe. Je dois connaître la prière par cœur et la réciter dans ma tête le soir avant de dormir.”

Vanessa Springora, Le Consentement, Paris, Grasset, 2020, p. 120

Et ça marche. Derrière l’habillage littéraire de pureté, d’amour intense, plus personne ne désir voire la réalité. Notamment, la réalité de cet objet d’amour : une fille qui met volontairement sa vie en danger. Nombreux sont ceux qui perdront, avec « G. », le contact avec la réalité (lire ici, et ).

 

Est-ce l’envie de croire en un amour pur, en la possibilité qu’un tel amour irréel puisse être atteint, qui aveugle notre société ? Est-ce ce désir, celui de croire que l’amour est pur, qui nous éloigne de la réalité et de ses impératifs éthiques ?

En regardant droit dans les yeux la démission morale de ceux qui sont censés la protéger, d’elle même et d’un criminel, Vanessa Springora nous offre un témoignage tranchant de ce que les humains peuvent faire de pire : plus loin que l’indifférence, la fascination pour la beauté d’un crime.

 

Vanessa Springora, Le consentement, Grasset, Paris, 2020

 

Visuel : ©Grasset

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