Voyage
Carnet de voyage. Du côté de Neuchâtel et Berne

Carnet de voyage. Du côté de Neuchâtel et Berne

08 août 2020 | PAR Katia Bayer

Évacuons d’emblée les clichés. La Suisse ne résume pas à la trinité : ordre, ponctualité et propreté. La Suisse, c’est bien plus que cela. La belle Helvétie rime aussi avec musique (jazz, classique), art, gastronomie, lifestyle, randonnées bucoliques dans une nature grandiose et immaculée… La preuve de cette surprenante diversité avec ce carnet de voyage que Toute la Culture vous propose en plusieurs chapitres cet été.

Par Katia Bayer et David Khalfa

Neuchâtel, la belle indolente

On démarre le périple à Neuchâtel, côté francophone, surnommée « Neuch » par les jeunes branchés qui y vivent. On apprécie l’excellent café de spécialité chez CofteArt (avis aux amateurs de V60), attablé à une terrasse de la vieille ville où coule l’eau qui traverse cette dernière de part en part. Le château médiéval en grès jaune surplombe la ville plongée dans une indolence toute estivale. Les bars cool situés en contrebas ne sont pas assaillis par les touristes. On peut y déguster de rafraîchissantes bières artisanales brassées dans le canton, notamment à la place des Halles. Pour se baigner, rien de plus simple. De nombreuses petites plages donnent accès au Lac. On peut même avec un peu de chance assister à une demande en mariage se déroulant sur l’une des passerelles surplombant le rivage et applaudir les futurs mariés en barbotant dans les eaux du lac.

Le Musée d’art et d’histoire local, très discret de l’extérieur, est à voir aussi. Derrière la lourde porte d’entrée en bois se trouve à l’étage une petite collection permanente de tableaux, sculptures, dessins et estampes légués par Yvan et Hélène Amez-Droz, deux frères et sœurs français d’origine neuchâteloise. Parmi les œuvres exposées, deux portraits de femmes épatants de Kisling et Renoir, un Pissaro éblouissant, mais aussi des Manet, Monet, Matisse, Sisley, Cézanne et un Corot aussi énigmatique qu’érotique, … On aurait souhaité que certains de ces chefs-d’œuvre soient davantage mis en valeur. Dans cette pièce, les murs sont gris et bas, certains visiteurs passent à côté des œuvres sans les voir, d’autres, heureusement, prennent le temps de s’arrêter, comme ces deux adolescents qui osent un discret « c’est beau » devant un Manet.

Nouvelle surprise en montant l’imposant escalier en colimaçon qui débouche sur des peintures murales monumentales et des vitraux colorés sur lesquels sont dessinés des allégories religieuses et des paysages d’une nature idyllique. Le travail d’Olga Cafiero, lauréate du 3ème concours de l’enquête neufchâteloise organisé par le Musée d’art et d’histoire, est exposé à l’étage. Il met en images la flore du canton. Sept séries photographiques de fleurs du territoire sont exposées sur plus de 160 spécimens recensés. Ici, les plafonds sont hauts, les murs sont blancs et le travail de la photographe italo-suisse est bien mis en avant. Ici et là, les spécificités, formes et couleurs des fleurs ressortent, les arrière-plans gris des photos contrastent avec les murs blancs. Une fleur mauve dialogue avec une fleur rose, un trio en noir et blanc se déploie sur un mur immaculé, des fleurs jaunes s’incrustent sur un arrière-plan en clair-obscur. Une exposition pleine de poésie à voir jusqu’au 27 septembre.

Berne, du charme à revendre 

On poursuit le voyage avec comme nouvelle étape Berne, capitale fédérale germanophone. On commence par une visite de la vieille ville médiévale classée au patrimoine mondiale de l’Unesco. Et le moins qu’on puisse dire est qu’elle en jette ! Ruelles pavées, petites boutiques sous les arcades datées du XVe siècle, horloge astronomique (Zytglogge), fontaines ornées de figures allégoriques, musée et banc d’Einstein qui a résidé dans la capitale suisse, rivière (l’Aare) enserrant la ville et formant autour d’elle comme une boucle couleur aigue-marine : Berne a un charme fou.

L’emblème de la ville, c’est l’ours qui aurait selon la légende donné son nom à la ville. Il est l’une des figures star de la Tour de l’horloge. On le trouve également dessiné sur les façades, sculpté sur du bois (selfie obligé), commercialisé sous la forme de peluches de plus ou moins bon goût et même en chair et en os dans un parc dédié (le « Bärengraben ») situé le long de la rivière, mais manque de pot de miel, on ne verra pas le quadrupède poilu pendant notre visite (tristesse incommensurable).

Dans cette ville romantique et calme à souhait, on sent beaucoup d’humour chez les habitants. Il n’hésitent pas à afficher en vitrine une collection de jouets allant du nain de jardin à Oui-Oui en passant par les Simpson, les Muppet et les Barbapapa ou encore une collection de bonbons Pez triés par couleurs, madeleine de Proust de notre tendre et chère enfance. Mais le clou du spectacle c’est sans nul doute l’Aare ! On apprend au détour d’une conversation avec un sympathique autochtone qu’on peut s’y baigner. Ça tombe bien, le soleil de plomb du mois d’août darde ses impitoyables rayons sur nos chétives et blafardes épaules. On en oublierait presque qu’il ne s’agit pas d’une baignade anodine. Le courant y est parfois puissant. Pas de panique, les bernois s’y baignent quotidiennement en été. La plupart de ces baigneurs urbains ont sur eux un sac imperméable dans lequel ils glissent leurs effets personnels. Ce sac flottant peut aussi leur servir de bouée de sauvetage en cas de pépin.

Pour sortir de l’eau, ce n’est en revanche pas une mince affaire. Il faut malgré le courant s’agripper aux rampes rouges qui donnent accès à la rive et atteindre cette dernière à la force du poignet. D’emblée, on nous interroge : « Are you a good swimmer ? ». Après la tentation (« ça à l’air trop cool ! ») viennent les tergiversations (rapide ce courant quand même !) puis l’inquiétude sourde monte doucement mais sûrement (« ça a l’air dangereux »). Mais on résiste à tout sauf à la tentation alors on prend son courage à deux mains et on se lance ! On est encore un peu fébrile au moment de descendre les escaliers qui mènent à la rivière mais un sympathique couple d’habitués nous distille ses utiles recommandations (« nagez là où le courant est le plus faible », « faites attention aux branches d’arbre »). Nos nouveaux amis ne nous lâchent pas d’une semelle ni d’une vague. Une fois dans l’eau, la magie opère. On se laisse porter par le courant. Les lois de la gravité sont momentanément abolies. Bonheur et ivresse de nager au pied d’un décor somptueux avec cette fabuleuse sensation d’être en apesanteur. Les bernois de tous âges viennent faire trempette dans l’Aare et une procession de sacs flottants bleus et orangés témoigne de leur indéfectible amour pour leur rivière. Les plus téméraires sautent des ponts, les autres accèdent à la rivière par les escaliers qui descendent dans l’eau agitée. Certains, bien installés dans leurs licornes ou donuts gonflables, se la coulent douce en écoutant de la musique grâce à leurs enceintes waterproof. Après avoir brillamment et courageusement bodysurfé l’Aare, on s’arrête à l’instar des locaux à l’un des deux bars branchés qui bordent la rivière pour prendre une bière bien méritée en terrasse. Aux abords de l’eau, il n’est pas rare d’ailleurs de voir des gens attablés au restaurant pendant que d’autres nagent en contrebas. Une baignade dans l’Aare, avec ou sans sac imperméable, est bel et bien un must, même si vous n’êtes pas un nageur chevronné (les bernois sont toujours prêts à vous aider). Avec ou sans licorne ou donut associé !

Autre incontournable, le Musée des Beaux-Arts de Berne, le Kunstmuseum (à ne pas confondre avec le Kunsthalle). Proche de la vieille ville, il s’agit du plus ancien musée suisse doté d’une collection permanente. En sous-sol, des œuvres éblouissantes attendent l’amateur d’art. Manet, Monet, Chagall, Matisse, Rodin, Pissaro, Picasso, Klee, Delaunay, Rothko, Miró, Cézanne, Courbet, Renoir, Bonnard, Giacometti, … : plusieurs salles valent le détour par la qualité de leurs œuvres. Gros bémol toutefois : la collection permanente accueille pendant une période limitée des œuvres issues du legs de Cornelius Gurlitt, un collectionneur munichois dont le père était marchant d’art sous le IIIe Reich.

Au lendemain du décès de Cornelius Gurlitt en 2014, 1400 œuvres ont été cédées au musée. Parmi celles-ci, beaucoup d’œuvres ont été spoliées aux juifs pendant la période nazie. Il y a 6 ans, le musée, a « accepté cet héritage tout en assumant une responsabilité morale liée à ce choix ». Le musée propose ainsi en bas de page de son site internet de profiter de ces présentations pour « traiter de l’histoire de ces œuvres et des acteurs qui les ont examinées et de sensibiliser le public à la question des changements de propriétaires pendant le national-socialisme en Allemagne (1933–1945) et dans les pays occupés par le IIIe Reich (1939–1945) ».

Malheureusement, sur place, nulle information n’indique la provenance des oeuvres et la controverse liée au legs. Bien dommage au vu de la beauté des œuvres présentées, de la charge émotionnelle qui s’en dégage et du sous-texte qui accompagne ce legs. Il n’empêche : la collection est à voir (en connaissance de cause), tout comme l’exposition temporaire de l’artiste ghanéen El Anatsui connu pour ses gigantesques tapisseries murales réalisées à partir de bouchons recyclés et colorés (jusqu’au 1er novembre). Cerise sur le gâteau de l’art : le Kunstmuseum est en accès libre, comme 15 autres musées et institutions culturelles de Berne, tous les samedis d’été. C’est un charmant ursidé dressé sur ses pattes qui l’annonce sur l’affiche. On ne peut donc que le croire! 

Les 3 bons plans en plus à Neuchâtel

– Le rooftop du 7ème étage de l’Hôtel Best Western

– Le Café de la Collégiale, en contrebas du château médiéval, avec vue sur la vieille ville

– Le Café du Cerf pour les amateurs de bières artisanales brassées dans le canton

Les 3 bons plans en plus à Berne

– La piscine en plein air Marzili, aux bords de l’Aare. Tables de ping-pong pour les pongistes chevronnés, grandes étendues de pelouse pour paresser au soleil

– Le Caffè Bar Sattler : brunch sympa dans le quartier branché de Längasse

– Les nombreuses boutiques installées sous les arcades de la vieille ville

Remerciements : Camille J. Pellaux (Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel), Maria-Teresa Cano (Kunstmuseum)

visuels : DR

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Katia Bayer

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