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[Carnet de voyage] Safari humain chez les Tsaatans

[Carnet de voyage] Safari humain chez les Tsaatans

05 août 2014 | PAR Alice Aigrain

Il existe au nord de la Mongolie, près de la frontière russe, et à quelques jours de cheval de la première ville, une ethnie qui vit encore de la chasse et de ses élevages de rennes. Les Tsaatans, jusqu’alors préservés par leur oubli des civilisations alentours, ont fait l’objet d’un Rendez-vous en Terre Inconnue. L’émission annuelle star du service public présentée par Frédéric Lopez à pour but, rappelons-le, d’amener une célébrité française, en l’occurrence Virginie Efira, rencontrer un peuple du bout du monde dont le mode de vie n’a pas encore été transformé par les sociétés consuméristes. Le but de ses voyages – au delà de battre toujours un peu plus les records d’audience – est de mettre la lumière sur ces civilisations en danger pour inciter à les préserver. Maasaï de Tanzanie, Lolo noir du Vietnam, ou encore Tsaatan de Mongolie, tous ces peuples que Frédéric Lopez et ses équipes ont rencontrés, ont vu leur vie transformée.

Rejoindre les Tsaatans n’est pourtant pas chose aisée. Au visa mongole, il faut ajouter un permis spécial pour rejoindre la zone frontalière. Quelques jours de bus sur piste, quelques heures de 4×4 et une journée de cheval sont nécessaires pour pouvoir approcher la plus petite minorité au monde, au mode de vie si incroyablement attirant. Cet isolement les avait préservés, jusqu’à ce que les tours opérateurs du monde entier, aidés de quelques tsaatans vivant désormais dans les villes ne sentent qu’il y avait un marché qui se créait. La civilisation préservée du consumérisme a donc rencontré l’industrie touristique, et ses flopées de touristes qui eux aussi veulent voir de leurs yeux ce peuple, quitte à ce que leur venue ne transforme un peu plus ce qui était un mode de vie en folklore lucratif. Finalement chacun rejette la faute sur l’autre, et puis c’est les vacances. Pourquoi se priver ? Aujourd’hui entre 5 et 6 permis de groupes sont donnés par jour aux touristes pour aller voir les tsaatans. Répartis en plusieurs camps, il n’en reste presque aucun qui refuse de recevoir des touristes. La proportion de français ayant vu le programme de France 2 est considérable, et les guides considèrent qu’ils représentent 70% des visiteurs. Ceux là, dans leur habitude de touristes n’apportent généralement rien avec eux, et espèrent être logés et nourris. Pourtant quand une ethnie vit à 1 jour de cheval de la première épicerie, l’allumette devient une denrée rare. Face à ce constat, les tsaatans n’ont pas hésité longtemps à faire payer les visites. Mais cette intrusion de l’argent dans les relations d’hospitalité millénaire de ce peuple, mais aussi simplement dans leur mode de vie, aide-t-elle à préserver ce dernier ou le modifie-t-elle profondément ? Quand un peuple préservé du consumérisme, vit de la chasse, de ses élevages et de quelques rares ventes de viande ou de peaux de rennes, reçoit plusieurs centaines d’euros par semaine pour accueillir des touristes, c’est déjà les pousser à aller à l’encontre de leur façon de vivre. Que faire d’autant d’argent si ce n’est pour consommer ?

Cette profonde mutation dans le mode de vie des tsaatans va plus loin que quelques centaines d’euros et des européens dans leur tipi en peau de rennes du nord. Quelques familles attirées par ce nouveau marché ont soit déménagé en ville pour devenir des agences de voyages spécialisées dans les excursions chez les tsaatans, soit font transhumer leurs rennes vers les villes touristiques du nord du pays – là où le permis n’est pas nécessaire – afin de faire payer les photographies des touristes à prix d’or. Préservant leur mode de vie que de façon superficielle afin que les photographies semble plus réalistes, ils mettent également en danger leurs rennes en les amenant dans des zones pauvres en lichen. Le manque de soin apporté à ces animaux marque, une fois de plus, le changement profond dans ces familles qui traditionnellement soignent les rennes avec une bienveillance sans limite.

Face à ce qui semble annoncer la mort proche d’une des rares civilisations préservées de nos façons de vivre, le gouvernement mongol pourrait réagir en contrôlant mieux le nombre de permis délivrés par saison. Mais cette jeune démocratie indépendante qui s’ouvre au capitalisme voit dans le tourisme un moyen de se développer rapidement, et il semble peu probable qu’elle agisse en ce sens. Il ne reste donc plus que l’éthique de chacun. A cela, et pour les prochains peuples des rendez vous en terre inconnue, afin d’éviter de les détruire en prétextant vouloir les préserver, la production de Frédéric Lopez devrait se positionner de façon claire dans son programme sur les effets secondaires des diffusions de ses émissions.

Crédit photo: ©terre-mongolie.com

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Alice Aigrain
Contact : [email protected] www.poumonsvoyageurs.com

One thought on “[Carnet de voyage] Safari humain chez les Tsaatans”

Commentaire(s)

  • Marie christine Bouslah

    Entièrement d accord avec tout ce que je viens de lire. J adore cette émission et j ai tjs crains les retombées négatives involontaires. Préserver ces peuples en danger oui, les poluer financièrement : aucun intérêt!!!

    août 9, 2014 at 22 h 45 min

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