Spectacles

Un week-end japonais traditionnel avec un soupçon de modernité

Un week-end japonais traditionnel avec un soupçon de modernité

16 octobre 2018 | PAR Laetitia Larralde

Du 12 au 15 octobre s’est tenu le premier Week-end Japon de la Philharmonie de Paris, qui a présenté du bunraku (récit chanté illustré par des marionnettes), des concerts, de la danse traditionnelle, du gagaku et des tambours japonais.

Samedi a eu lieu un concert de koto et shamisen, intitulé Les Murmures de la soie. Les deux musiciens, Seikin Tomiyama, « trésor national vivant » depuis 2009, et son fils Kiyohito Tomiyama, ont interprété trois pièces : Kumoi Rôsai, Yûgao et Kankatsu Ikkyû. Le concert a commencé par la présentation du très précieux koto du XVIIIème siècle de la collection du Musée de la musique, que Seikin Tomiyama a brièvement fait vibrer, pour ensuite l’échanger contre son propre instrument et entamer Kumoi Rôsai, morceau uniquement au koto qui accompagne des poèmes chantés.
Les trois morceaux proposés font partie du répertoire classique japonais, et chacun exige d’accorder ses instruments différemment. Dans la pénombre, les musiciens se préparent avant de faire délicatement résonner les cordes et leurs voix.
Yûgao est un morceau inspiré du Dit du Genji, roman majeur du XIème siècle, et évoque le destin éphémère d’une femme dont le Prince Genji s’est épris. Le ton est mélancolique, le koto et le shamisen égrènent des notes à la légèreté fragile, et les deux voix masculines profondes et posées font preuve d’une grande variété de modulations de ton. Deux parties chantées à deux voix encadrent une partie instrumentale, donnant une œuvre aux accords précieux et évocateurs.
Le troisième morceau, Kankatsu Ikkyû, est plus ludique. Il raconte un dialogue entre le prêtre Ikkyû et Yamabushi, un ascète des montagnes, tous deux faisant assaut d’éloquence. Le style demande une grande variété dans le chant aux interprètes, certains passages se rapprochant d’un langage parlé, d’autres étant chantés à différents rythmes. Les deux shamisens accompagnent cette joute verbale entre lettrés mystiques.
Le nom du concert, Les Murmures de la soie, est parfaitement adapté : un jeu dépouillé, tout en nuances et retenue pour une musique précieuse.

En début de soirée la grande salle Pierre Boulez a accueilli l’ensemble Reigakusha pour une représentation de gagaku. Le gagaku, terme né au VIème siècle de « ga », raffiné, et « gaku », musique, ne désigne pas un certain type de musique, mais l’ensemble des musiques de cour accompagnant des danses, et particulièrement celle jouée par les nobles pour l’empereur. Inscrit en 2009 en tant que patrimoine culturel immatériel de l’humanité, c’est le plus ancien art scénique du Japon, et il est étroitement associé au shintoïsme depuis la Restauration Meiji. Aujourd’hui, seul le département de gagaku de l’Agence Impériale exécute le gagaku dans sa plus pure tradition, dans une volonté de transmission immuable de ce patrimoine. Il existe également des troupes extérieures à l’Agence Impériale qui peuvent prendre plus de libertés dans leur interprétation.
L’ensemble Reigakusha fait partie de celles-ci et insufflent aux morceaux classiques un vent de modernité, tout en restant au plus près de la tradition. La première partie, Rodai Ranbu (Danses de divertissement sur le bacon du palais), représente une scène ancienne de quatre jours de cérémonie impériale pendant laquelle les nobles dansaient et jouaient de la musique, souvent accompagnés de beaucoup de sake. L’ensemble, constitué d’instruments à vent, d’instruments à cordes et de percussions, reconstruit l’atmosphère de l’époque par un enchaînement de morceaux courts parfois chantés, parfois accompagnés de danses, comme celle représentant les nobles ivres, ou l’élégante danseuse à l’éventail.
La seconde et la troisième partie du spectacle associent les musiciens avec une chorégraphie contemporaine de Kaiji Moriyama, d’abord seul, puis accompagné de quatre danseuses. La musique garde un rythme lent et quasiment sans variation de tempo, créant une sorte de litanie hypnotisante sur laquelle viennent se poser les mouvements de danse. Kaiji Moriyama, torse nu dans un costume blanc déstructuré et flottant, est à l’opposé des musiciens, en costumes traditionnels faits de plusieurs épaisseurs de tissus plus ou moins épais, aux volumes amples et très définis complétés par une coiffe rigide noire, quand le danseur a les cheveux longs décolorés flottant au vent. Sa danse aussi contraste avec la musique. Des mouvements saccadés, des rapides changements de rythme, et une ampleur occupant toute la scène autour des musiciens statiques. Deux mondes opposés se confrontent ici, dans un dialogue entre passé et présent, tradition et création.
Les quatre danseuses, représentant quatre miko (prêtresses shinto), envahissent la scène avec leurs voiles à la finesse opalescente, les faisant évoluer avec grâce, leur imprimant des reflets liquides. Symbolisant une cérémonie ancienne shinto se tenant de nuit dans une forêt, les danseuses évoquent également des danses européennes, entre Isadora Duncan et des danseuses de la Grèce antique. La danse mêlée à cette musique ancienne reliée aux cérémonies shinto fait naître un tableau sacré, un rituel presque païen, venu du fond des âges et transcendant les frontières.

En février prochain, pour la fin de la saison Japonismes 2018, la Philharmonie de Paris organisera son deuxième week-end japonais avec un programme de théâtre nô et kyôgen, des tambours wadaiko et deux concerts de Joe Hisaishi, célèbre compositeur des studios Ghibli. Vivement février.

Les Murmures de la soie, interprété par Seikin Tomiyama et Kiyohiti Tomiyama
Gagaku, interprété par l’ensemble Reigakusha et Kaiji Moriyama
Cité de la musique – Philharmonie de Paris

Visuels : 1-Yoshinori Mizutani, Courtesy of IMA gallery /2- Seikin TOMIYAMA / 3- Koyohito TOMIYAMA / 4-Gagaku kangen ©Imperial Household Agency / 5- KaijiMoriyama ©Isamu UEHARA

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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