Théâtre

[Wuppertal] 1980 : l’intemporel langage poétique de Pina Bausch

[Wuppertal] 1980 : l’intemporel langage poétique de Pina Bausch

27 novembre 2017 | PAR Samuel Petit

Une mise en scène de théâtre ne peut que difficilement survivre à l’éclatement de son casting d’origine – certains diraient plus encore de son setting d’origine. Aller au contraire de cette règle tacite, c’est encourir le risque de reproduire qu’une parodie ou d’en faire une pièce de musée. Ce qui relève du tabou au théâtre ne l’est pas pour la danse qui, grâce à l’écriture chorégraphique, est plus aisément reproductible. La compagnie Tanztheater Wuppertal de Pina Bausch prouve une fois de plus avec ses représentations de 1980, œuvre plus théâtrale que dansée, que l’essentiel consiste à garder l’art bien « vivant ».

Quand une pièce est reprise au répertoire, il est de coutume que le metteur en scène conduise lui-même les répétitions en vue de nouvelles représentations. Ainsi, le décès de Pina Bausch en 2009 aurait donc tragiquement pu conduire à la disparition de son répertoire et à la logique dissolution de sa compagnie, fondée en 1976. Ses collaborateurs artistiques, ses danseurs ont choisi de faire vivre son héritage. 1980, dont le titre est tout simplement tiré de l’année de sa création, à défaut d’être une pièce iconique du répertoire de la chorégraphe allemande, constitue tout de même un grandiose exemple de ce qu’est le Tanztheater telle qu’elle l’a promu à partir du milieu des années 70. Celui-ci repose sur des écritures dramaturgiques et chorégraphiques croisées ainsi que sur une direction d’acteurs pensée comme musicale.

Ainsi 1980 se compose de nombreuses petites scénettes dont on a tout d’abord du mal à saisir les liens entre elles. Même sur une pièce aussi peu dansée que celle-ci, toute l’écriture repose sur une question de rythme : certaines scénettes en solo ou en duo se jouent d’abord seuls sur le plateau recouvert intégralement d’herbe fraîche (Peter Pabst), puis viennent se rajouter d’autres scènes en parallèle. Cette simultanéité de tempo différents, parfois contradictoires, peut conduire rapidement à accumulation tournant à la saturation, que la metteuse en scène désamorce avec une très grande finesse. La douceur remplace l’hystérie, qui est remplacée par la mélancolie, qui à son tour laisse place à une très grande harmonie, sans même que cela ne heurte ni que l’on saisisse vraiment comment cela s’est passé. Chez Pina, les frontières entre la tristesse et la joie, entre la Schadenfreude et la compassion sont toujours très fines. Ainsi, le motif de l’anniversaire apparait de manière très juste comme la quintessence du rite social et en même temps de la solitude inhérente à chaque individu.

1980 est un théâtre à motifs et à atmosphères. Les scénettes prennent sens à travers leurs répétitions ou plus exactement leurs variations ; elles permettent d’identifier des personnages qui bien que répétant la même action, l’univers et l’ambiance autour d’eux étant changés, se retrouvent eux-mêmes quelques peu altérés. Le secret artistique de Pina Bausch réside en ce que l’atmosphère qui se dégage sur scène pénètre toute la salle sans jamais être expressément intrusif : on se sent plutôt embarquer, comme par enchantement, avec les acteurs sur une croisière, avec son lot d’activités proposés à bord, comme le magicien ou encore la restauration.

On ne sent à aucun moment que la dramaturgie suit une logique prédéterminée, mais bien plus que l’on suit le processus créatif de l’écriture même au fil des trois heures et quart de spectacle. La danse, le chant, le mime ou le jeu ne viennent qu’à point nommé pour exprimer ce qui ne pourrait pas l’être autrement. C’est faire preuve d’un très grand génie dans un laps de temps aussi court que de faire émerger pour chacun des 18 acteurs une individualité propre. Ces personnages à la folie douce laissent distinguer aussi bien dans leurs scènes en solo que lors de celles en groupe sur des traits précis, et parfois intimes, de leur personnalité. Le caractère international de l’ensemble, son plurilinguisme, confèrent à la pièce un atout humoristique et une force émotive inséparables. On se surprend à s’attacher énormément aux personnages, ou peut-être aux acteurs-mêmes ; là aussi les lignes se brouillent joyeusement.

Pina Bausch, tout en créant des œuvres hors-normes par leur caractère technique, parvient à créer l’illusion d’une simplicité, et cela dans un bus précis : montrer l’humain dans tout ce qu’il a de plus banal et par là même de plus émouvant. Parmi les dizaines de scènes qui illustrent cela, on retiendra celle émouvante aux larmes où les acteurs, dos au public, avancent en rang, très lentement, dans une lumière crépusculaire, vers les profondeurs de l’arrière scène de la maison-mère qu’est l’Opernhaus et répondent chacun leur tour à la question posée depuis la régie « De quoi as-tu peur ? ». Les petites et grandes phobies, la solitude, la vieillesse, la peur du noir. Les adieux, volontaires ou contraints, hantent également la pièce du début à la fin.

Comme chez Christoph Marthaler, sans doute l’un des plus grands héritiers de Pina Bausch, il se dégage par la musique et par ce rire particulier une atmosphère d’un temps passé et tendre. Autant d’armes pour conjurer les douleurs, les peurs, les complexes et les blessures de la vraie vie. On pourrait croire que bien peu de choses ont changé depuis 1980.

© Laszlo Szito / © Oliver Look / © Stefan Fries / © Jochen Viehoff

L’émerveillement des marionnettes sur eau du Vietnam
Thomas RANNOU : « Le Son n°9. C’est la déclinaison textuelle d’un tourment musicien »
Samuel Petit

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *