Théâtre

Victor, l’enfant terrible de Vitrac prend le pouvoir au théâtre de la ville

Victor, l’enfant terrible de Vitrac prend le pouvoir au théâtre de la ville

13 mars 2012 | PAR Christophe Candoni

Au théâtre de la ville, son directeur Emmanuel Demarcy-Mota met en scène Victor ou les enfants au pouvoir de Roger Vitrac. Le dramaturge, proche des surréalistes, a écrit là une pièce bien étrange qui tient autant de la comédie de boulevard, du conte subversif, de la critique sociale que du drame. La lecture proposée ici exclue radicalement toute possibilité de rire. Même l’hilarante scène dans laquelle Ida Mortemart est prise d’une crise de flatulences intempestives ne peut se faire tordre la salle, tant la pièce est tirée sans pitié dans un climat cauchemardesque, effrayant, qui sent la mort.

A 9 ans, Victor est un enfant déjà bâtit comme un homme. La jeune et talentueux Thomas Durand, le Casimir d’Horvath en 2010 (voir ICI), tête blonde de premier communiant, lui prête sa silhouette d’échalas et fait éclater les coutures de son habit d’écolier modèle (bermuda bleu et petite chemise blanche). Il réalise une composition étonnante, très intéressante, tout en vivacité et en mystère, loin du sale gosse tête à claque, plus pervers, démoniaque. Son insolence passe par des chemins insidieux. C’est le jour de son anniversaire qu’il fête entouré de sa copine Esther, de ses parents à lui, à elle, d’un général. C’est aussi son dernier jour, il va mourir, il l’a décidé, ou pas. Avant cela, il entend bien profiter de la situation pour prendre le pouvoir, mener à la baguette son monde, mettre les adultes face à eux-mêmes. Victor leur est supérieur, en intelligence et en lucidité. Il a tout compris. Il sait tout de leur violence, leurs mensonges, leur lâcheté, leur impuissance, leur hypocrisie, leur monstruosité. L’enfant modèle et brillant devient un tyran manipulateur. Il joue, persécute pour dire son rejet du milieu dans lequel il grandit, pour révéler sa vision chaotique du monde. Il procède à une démolition sans règle de la cellule familiale et tend à casser un modèle qu’il ne veut en aucun cas reproduire avant de disparaître.

Écrite entre la première et la deuxième guerre mondiale, c’est bien-sûr un appel à la liberté, à la protestation, à sortir des codes, des carcans bourgeois, à démolir les principes moraux immuables qui définissent toute forme de bonne conduite et de sociabilité.

De ces bourgeois fous et étriqués, Demarcy-Mota fait des êtres en voix d’extinction, d’ailleurs c’est l’hécatombe à la fin de la pièce. Sous de longues capes noires et des masques déformants qui cachent les visages, ils prennent des allures spectrales lors d’une fête d’anniversaire qui ressemble à une mascarade mortifère. Ils sont comme déréalisés, plongés dans une quasi-abstraction redoublée par la scénographie très réussie d’Yves Collet, blafarde, éclatée. L’espace choisi s’écarte complètement de l’intérieur conventionnel du salon bourgeois et fonctionne comme un lieu d’observation clinique des personnages. Et ce grand arbre sans tronc dont les branches nues envahissent peu à peu la maison peut être vu comme le signe d’une absence de vie et du renversement des valeurs. Au premier plan, un creuset remplie d’eau au cœur d’un jardin d’automne est le lieu de la libération des pulsions sexuelles et du danger aussi, là-encore de la mort imminente.

Demarcy-Mota dirige dirige son équipe habituelle : Laurence Roy, Hugues Quester, Serge Maggiani, Elodie Bouchez, Anne Kaempf, Philippe Demarle, Valérie Dashwood. Paradoxalement, les acteurs peuvent frôler par moment le sur-jeu, mais il manque à ce spectacle quelque chose de corrosif, d’explosif. Victor ne fait pas l’effet d’une dynamite mais plutôt d’une menace insidieuse. La lecture de la pièce est peut-être excessivement froide et glauque mais tout cela est contenu dans le texte qui finit sur ces mots : « L’enfance est toujours coupable de nos jours ». L’innocence ne résiste pas au monde, Victor meurt « voilà le sort des enfants obstinés !», quelle leçon tirer de la condamnation d’une figure sans avenir dans un monde déclinant, à réinventer ?

© Jean-Louis Fernandez

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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