Théâtre
Une version durassienne de La ménagerie de verre de Tennessee Williams à la Comédie Nation

Une version durassienne de La ménagerie de verre de Tennessee Williams à la Comédie Nation

11 octobre 2022 | PAR David Rofé-Sarfati

Elie Rofé propose une version ramassée de La ménagerie de verre à La Comédie Nation. La troupe emportée par le rythme de la mise en scène et par un habillage jazzy lance avec force la tragédie de Tennessee Williams à la face d’un public conquis.

Une pièce semi-autobiographique

La pièce qui, à 34 ans, rend célèbre Tennessee Williams a connu une dizaine de créations en France. On se souvient de la très réussie mise en scène de Charlotte Rondelez en 2018 avec Cristiana Reali et la formidable Ophélia Kolb. On se souvient aussi de la mise en scène manquée de Ivo van Hove avec Isabelle Huppert. Elie Rofé sans en perdre l’âme réduit la pièce à une 1h30 concise.

Amanda Wingfield, une femme fanée, partage un miteux appartement avec son fils Tom et sa sœur un peu plus âgée, Laura. Les trois personnages sont en mode survie après une catastrophe qui a eu lieu, ou pas. Amanda, nostalgique de ces années où elle séduisait les hommes aspire au confort. Elle s’inquiète surtout de l’avenir de sa fille Laura. Tom travaille dans un entrepôt de chaussures et fait de son mieux pour subvenir aux besoins de la famille. Pressé par sa mère d’aider à trouver un date pour Laura, Tom invite Jim, une connaissance du travail, à la maison pour le dîner. Amanda retrouve lors du dîner un peu d’optimiste et de joie de vivre. Jim drague Laura et l’embrasse. Mais aussitôt Jim annonce (dit-il la vérité?) qu’il est fiancé. Lorsque Amanda apprend que Jim va se marier, elle tourne sa colère contre Tom et s’en prend cruellement à lui.

De nombreuses similitudes existent entre la famille de Tennessee Williams et la famille Wingfield, une famille monoparentale après l’abandon d’un père dont on ne sait rien, avec une mère obsédée par sa jeunesse perdue, une sœur empêchée physiquement et psychologiquement et avec un fils qui veut fuir. La pièce démarre par le fils Tom, narrateur et protagoniste. Tom avertit le public : ce qu’il va voir n’est peut-être pas exactement ce qui s’est passé. La fiction sera ainsi tirée d’une réalité, mais cette réalité serait celle des Wingfield et non des Williams. L’empilement de ces trois strates du récit et ce brouillage des pistes offre à cette histoire une délicieuse densité.

Une pièce psychologique

La pièce de Tennessee Williams aborde le thème universel de la famille siège de la culpabilité.

« Le succès et le bonheur pour mes enfants chéris. Je fais ce vœu à chaque nouvelle lune, même s’il n’y en a pas« .  Amanda

Le récit fait penser autant au film de Paul Newman, De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites adapté au théâtre par Isabelle Carré qu’au roman de Marguerite Duras, Barrage contre le pacifique. Une mère disqualifiée tente de voir sa fille échapper à la déréliction par un mariage, quel qu’il soit. Sarah Daugreilh (précédemment applaudie dans Ultra Girl contre Schopenhauer de Cédric Roulliat) impressionne, elle adopte le biais durassien ; elle se tient droite malgré la folie qui guette. Elle sera une mère totale, certes incestuelle et amère, mais jamais vaincue. Elle restera mère coûte que coûte. Mathilde Freytet est formidable, elle interprète avec brio cette fille fragile, dont la douceur attrape jusqu’à même sa claudication. Elle semble avoir été faite pour le rôle. Matéo Troianovski (Jim) respire et nous faut respirer le souffle du monde extérieur. Il accompagne en creux la force d’une mise en scène immersive. Par lui émerge un hors champ au huis clos étouffant et mortifère qui semble se refermer sur Tom. Par lui,  il existe un monde extérieur qui attend. Arthur Radiguet finit d’assurer la partition ; nous ressentons et sa décision de s’arracher à sa famille et son profond désespoir à devoir le faire. Avec lui nous traversons chaque inflexion de la pièce.

Cette Ménagerie de verre est une réussite à ne pas rater.

La ménagerie de verre de Tennessee Williams ; mise en scène Elie Rofé ; avec Arthur Radiguet, Mathilde Feytet, Matéo Troianovski, Sarah Daugreilh à la Comédie Nation

Visuel : Affiche du spectacle

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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