Théâtre
La Ménagerie de verre de Tennessee Williams à l’Odéon, Isabelle Huppert au coeur d’un gâchis

La Ménagerie de verre de Tennessee Williams à l’Odéon, Isabelle Huppert au coeur d’un gâchis

12 mars 2020 | PAR David Rofé-Sarfati

A l’Odéon Théâtre de l’Europe Ivo van Hove met en scène  Isabelle Huppert dans une des premières pièces de Tennessee Williams, l’un des dramaturges américains les plus importants du xxe siècle. L’affiche promettait le meilleur. La déconvenue est à la hauteur de cet espoir. Reste notre immense tendresse pour Isabelle Huppert.

L’histoire est sinistre. Elle est celle d’un mirage, d’un espoir radicalement déçu. À Saint-Louis, en pleine tourmente des années 1930, au sein d’une famille abandonnée depuis longtemps par un père volatilisé,  Amanda et ses deux enfants, Tom et Laura, refusant le vide, rêvent à haute voix et luttent pour un avenir souriant. Ils veulent encore croire au bonheur. Sans être tout à fait dupes de leurs rêves.  Amanda (Isabelle Huppert), femme abîmée par la vie, un peu bipolaire, mais à l’optimisme et à l’entrain intacts, besogne à marier sa fille Laura infirme (très juste Justine Bachelet). Tandis que Tom (Nahuel Pérez Biscayart), étouffé par son rôle de chef de famille, projette de s’enfuir, son invitation d’un collègue  tourne à la catastrophe. La pièce reste la plus émouvante de Tennessee Williams, la plus noire, car la plus autobiographique.  Planent au-dessus de la maisonnée la maladie mentale, l’infirmité et ses empêchements et l’esprit d’un père qui fut alcoolique et qui abandonna sa famille.

Par une intuition désastreuse, un anticoup de  génie, Ivo van Hove saisit le sordide par le crasseux et prodigue à sa mise en scène certainement le décor le plus laid qu’il nous ait été donné de voir. Nous sommes dans une cave ou une grotte ou une yourte de glaise où les murs sont peints grossièrement des visages du père. Un escalier étroit figure l’enfermement. Le hors-champ, et l’espoir d’une vie meilleure, se loge après une dernière marche invisible. Le metteur en scène, habituellement talentueux, respecte  la construction de la pièce au chapitrage franc; étrangement le rideau se baisse et se lève entre chaque tableau, néanmoins sur le  même décor. 

Ivo van Hove veut coller à l’esprit de la pièce, au risque d’une amplification délétère. Nous aurions accepté cette orthodoxie s’il n’avait pas osé ajouter le sujet branché de l’époque. Laura, la fille infirme déçue, désespérée et recluse, écoute en boucle sur son tourne-disque la chanson de Barbara L’aigle noir (la chanson décrit un rêve de Barbara, rêve dans lequel elle dort au bord d’un lac, jusqu’à ce qu’un aigle noir fasse irruption dans le ciel, troublant son sommeil. L’aigle figure son père au comportement incestueux pendant son enfance).  Ainsi, en rupture avec l’origine autobiographique, le père créé par Tennessee Williams devient chez Ivo Van Hove incestueux;  alcoolique, il aurait abandonné sa famille après avoir abusé de sa fille. L’ajout (surprenant) retire. Cette infidélité à l’esprit du texte démantèle la construction fictionnelle. 

Au cœur de ce gâchis, Isabelle Huppert perd son texte, savonne, défend son personnage avec nonchalance. À son détachement répond l’indifférence du public. Restent les applaudissements pour la diva que le public français aime depuis La dentellière de Claude Goretta  jusqu’à Frankie d’Ira Sachs; reste notre tendresse pour l’immense comédienne qui nous enchanta dans la même salle en la suicidaire Sarah Kane (2005). 

 

La Ménagerie de verre
de Tennessee Williams

mise en scène Ivo van Hove

création — durée 2h
6 mars — 26 avril – Odéon 6e

 

Crédit photos : Jan Versweyveld

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