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Eden Cinéma, un magnifique Duras au Théâtre de la Ville avec Annie Mercier

Eden Cinéma, un magnifique Duras au Théâtre de la Ville avec Annie Mercier

20 avril 2022 | PAR David Rofé-Sarfati

Dix ans après Hiroshima mon amour, Christine Letailleur retrouve l’écriture de Marguerite Duras. Elle nous offre Eden Cinéma au Théâtre des Abbesses. L’immense Annie Mercier y joue la mère. 

La beauté du geste.

La première sensation, engageante, est d’ordre esthétique. Le décor minimaliste enchâssé, les lumières indolentes aux calibrages sensibles, la sobre scénographie viennent percuter nos imaginaires que le texte féroce de Marguerite Duras va malmener. Le dispositif, œuvre conjointe de Emmanuel Clolus et de Christine Letailleur pour la mise en scène, de Grégoire de Lafond et de Philippe Berthomé pour les lumières et de Emmanuel Léonard pour le son fabrique un choc de forme. Le texte, terrible, âpre, plein de rancœurs et de faux espoirs, d’incestuel, de meurtre, de déchéance, de folie aussi ébranle . Annie Mercier, Alain Fromager, Hishori Ota et Caroline Proust habitent leur personnage. Annie Mercier construit une mère, vivante, morte et spectre à la fois, sourde et aveugle au monde, prostituant sa fille, séparant le fils de la sœur, clamant que si elle est une victime elle se tient puissante, droite et avertie. La comédienne est une fois encore incroyable. Caroline Proust incarne la fille perdue, secouée par la mère, consentante mais amère, dans une partition très juste. Alain fromager est Joseph, le fils, l’homme de la maison, dans une ambivalence des sentiments, protecteur et jaloux, dévasté par son désir d’ailleurs. Le comédien physique est remarquable. 

Ça ne parle pas ça raconte. 

La pièce est une réécriture pour la scène par Marguerite Duras elle-même d’Un barrage contre le Pacifique. Les nombreuses didascalies de la pièce, ainsi que les longs monologues, autant de moments de grâce sont les vestiges du roman. L’Éden Cinéma est avant tout un récit, celui du quotidien de Suzanne, de son frère Joseph et de leur mère, Marie Donnadieu, en Indochine française. La sœur et le frère racontent leur enfance marquée par le combat de leur mère dont les projets furent ruinés par la corruption des supplétifs locaux de l’administration coloniale. Arrivée en Indochine en 1912 comme enseignante, Marie Donnadieu arrondit ses fins de mois en jouant du piano dans un cinéma de Saïgon. Grâce à ses économies, elle obtient en concession des terres pour les cultiver. Mais ces terres sont une tricherie et chaque année la récolte est détruite par la mer.

Christine Letailleur nous plonge dans l’univers de Duras, là où la parole s’évanouit dans le silence, où les vies sont perdues. La metteuse en scène nous place au milieu d’un clair-obscur fait de souvenirs à haute teneur émotionnelle. Pourtant, l’émotion se retient sans cesse. On se raconte, mais on ne se parle pas. Comme souvent chez Duras, la confrontation des souvenirs sert de récit. Les affects sont muets : 

extrait : Les enfants embrassent les mains de la mère, caressent son corps toujours. Et toujours elle se laisse faire. Elle écoute le bruit des mots. 

Nous sommes spectateurs au delà d’un récit tissé par le souvenir d’une mère déjà morte, d’une douloureuse séparation, d’un renoncement nécessaire au premier et illusoire paradis perdu. La pièce bouleversante est une expérience rare. 

L’Éden Cinéma

Texte : Marguerite Duras
Mise en scène : Christine Letailleur

Avec : Alain Fromager, Annie Mercier, Hiroshi Ota, Caroline Proust

Théâtre de la Ville- Salle Abbesses

Durée 2H

Crédit Photo © Jean-Louis Fernandez

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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