Théâtre

Une Tortue Noire dans un « Petit Cercle de Craie », c’est évidemment du théâtre d’objets!

Une Tortue Noire dans un « Petit Cercle de Craie », c’est évidemment du théâtre d’objets!

12 juin 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

La compagnie québécoise La Tortue Noire s’est risquée à adapter plusieurs textes d’auteurs modernes, dont une pièce de Brecht: il en est résulté Le Petit Cercle de Craie, campé en théâtre d’objets par deux comédiens-manipulateurs. Très inventive visuellement, la pièce est d’une intensité inégale, entrecoupée de chansons qui font sa force autant que sa faiblesse. On finit tout de même à se prendre à frémir pour les personnages, signe certain que la magie opère. Un spectacle divertissant, qui n’est pas dépourvu de gravité ni de poésie.

[rating=4]

Les auteurs modernes ne font pas peur à La Tortue Noire: pour preuve leur adaptation de Kiwi de Daniel Danis, qui a obtenu de nombreux prix dans ses dix années d’existence, et qui était à l’affiche de la BIAM et du 3ème Pyka Puppet Estival.

Adapter Brecht, tout de même, était une entreprise audacieuse: son théâtre épique est réputé difficile à mettre en scène, difficile aussi à jouer avec la justesse nécessaire à garder l’attention du public en même temps qu’avec la distance nécessaire pour que son propos critique puisse être saisi par la conscience du spectateur. Mais la justesse dans la distanciation étant à la racine même de l’art du théâtre d’objets, il ne faut pas s’étonner que les deux comédiens-manipulateurs surmontent l’épreuve avec brio.

Car ils sont deux seulement, pour incarner la galerie de personnages de cette pièce, qui reste impressionnante même dans cette adaptation resserrée sur l’essentiel. S’ils incarnent parfois certains des personnages principaux, les deux interprètes délèguent majoritairement l’interprétation des personnages à divers objets, un peu hétéroclite mais reliés par leur caractère anodin, souvent désuet, qui dénote avec l’intensité dramatique de ce que développe l’intrigue. Parfois, on approche de la marionnette, quand ce qui semble être de vieux portraits photographiques encadrés se révèlent pouvoir être animés. On a même droit à un peu de théâtre d’ombres! Les deux manipulateurs s’en sortent excellemment, et réussissent à faire vivre de façon convaincante leurs différents personnages, avec une incarnation vocale forte et des manipulations simples mais symboliquement chargées. L’interprétation des chansons qui s’insèrent entre les scènes est plus diversement heureuse, et elles désamorcent parfois la tension dramatique au-delà de ce qu’il serait souhaitable.

La mise en scène en revanche doit être saluée, en ce qu’elle est diablement inventive. Les décors sont principalement figurés par un ensemble de caisses en bois, qui, au gré de leurs réagencements scène après scène, peuvent figurer un palais, une ferme à flanc de colline, une chambre mortuaire… Les objets qui incarnent les personnages successifs ou constituent les accessoires des comédiens y sont pour la plupart dissimulés, et surgissent à propos, comme par magie – les apparitions et disparitions quasi prestidigitatoires aiguillonnent astucieusement l’attention du spectateur.

Au final, monter Brecht en théâtre d’objets est à la fois naturel et dangereux. Naturel, parce que le théâtre épique de Brecht suppose de rappeler sans cesse au public que la représentation est un artifice, et qui le sait mieux que les marionnettistes et artistes associés, qui n’opèrent qu’au bénéfice de la convention par laquelle le public accepte de tenir l’inerte pour le vivant pendant l’espace d’une représentation? Mais d’un autre côté, les artifices employés pour dé-réaliser le théâtre d’acteurs finissent presque par nuire au théâtre d’objets, en menaçant trop l’état d’irréalité, de suspension du sens critique, qui lui sont nécessaires pour pouvoir opérer. Parfois, à trop en tester les limites, le fil se rompt.

Il n’en reste pas moins que Le cercle de craie caucasien, inspiré du théâtre chinois autant que du jugement de Salomon, reste une oeuvre dramatique avec des thèmes forts (la révolution, l’instinct maternel, l’amour, la justice) et des personnages attachants. A ce titre, Le Petit Cercle de Craie réussit à captiver et émouvoir autant qu’il intéresse: c’est une belle pièce que nous offre la Tortue Noire.

Le travail de la compagnie pourra être admiré par ceux qui auront la chance d’être sur les routes du Québec en ce mois de juillet, puisqu’elle organise le Festival international des arts de la marionnette à Saguenay.

Librement adapté du texte « Le cercle de craie caucasien » de Bertolt Brecht
Collaboration de Paul Dessau
Traduit de l’allemand par Georges Proser
Adaptation et mise en scène Sara Moisan, en collaboration avec Christian Ouellet
Comédiens Christian Ouellet, Sara Moisan
Conception des costumes Guylaine Rivard
Musiques Guillaume Thibert
Conception des éclairages Alexandre Nadeau
Conseiller à la manipulation Dany Lefrançois
Conseillère au jeu Guylaine Rivard
Adaptation des objets Martin Gagnon
Régie Serge Potvin
Graphisme Patrick Simard.

 

Visuels: ©DR

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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