Théâtre

Une réduction d’Ivanov au Monfort

27 janvier 2011 | PAR Christophe Candoni

On peut lire, accolé au titre de la pièce Ivanov, montée au Monfort Théâtre par l’Extime compagnie, l’énigmatique ajout « ce qui reste dans vie… » comme une promesse d’aller à la redécouverte d’une des plus belles pièces d’Anton Tchekhov. Jean-Pierre Baro met en scène une adaptation collective, contemporaine et originale de la pièce, resserrée en temps et en nombre (huit comédiens sur le plateau) pour ne garder apparemment que l’essentiel de la pièce et décrire à travers l’œuvre les subjectivités de ses interprètes. L’intention est intéressante mais le spectacle paraît inabouti.

 

Ivanov est un rôle extrêmement difficile à jouer car il est à la fois un homme du quotidien, assez banal, pas bête, brillant même, séduisant, aimé des femmes, et aussi un être fuyant, qui ne trouve pas sa place dans une société «  »excluante » et s’enfonce dans une dépression, une tentation suicidaire rarement montrée à l’époque sur une scène de théâtre. L’amour et la vie n’ont plus de sens pour lui. Il se dit vieux à trente ans, cassé par le travail, les échecs, le temps qui passe et la méchanceté cruelle d’une petite bourgeoisie décadente qui l’accuse d’avoir précipité sa femme, gravement malade, vers la mort pour épouser une jeune fille plus riche. Pour donner du relief à ce personnage inactif, absent comme une ombre, plongé dans l’ennui, la paresse et l’insatisfaction, Elios Noël a une présence incontestable mais hésite perpétuellement entre un jeu distant, insensible et l’explosion brutale.

Le spectacle présenté est une composition très personnelle de la pièce ici quelque peu déconstruite, on débute par la fin. Malgré la réécriture, les coupes et les digressions, elle rend les situations et les personnages bien lisibles, même si c’est parfois tiré à gros traits. « Qu’est-ce qu’on s’emmerde ! » répètent les personnages à plusieurs reprises, pas sûr que ce soit très efficace de réduire la mélancolie tchekhovienne si complexe en ces termes. Sur le plateau, les comédiens trouvent le bon rythme et ce qu’il faut de souffle, de vivacité et de liberté. D’un point de vue formel, ils explorent un langage corporel et chorégraphié inhabituel pour exprimer les sentiments intérieurs. Le spectacle use sans trop de subtilité de certains stéréotypes de la mise en scène contemporaine comme le jeu frontal, les entrées et sorties dans la salle trop souvent allumée, la sophistication des lumières, une bande-son omniprésente, l’utilisation peu heureuse des micros… autant d’éléments qui semblent neufs mais déjà trop vus. Le jeu est disparate, limité pour certains acteurs qui ne sonnent pas toujours juste et ne parviennent pas à incarner vraiment les personnages qu’ils ont à jouer. Une comédienne a ébloui : Cécile Coustillac illumine le rôle pourtant secondaire et souvent silencieux de Sacha. Elle en révèle toute la profondeur, montre sa fragilité et la peur de ses sentiments sans jamais donner dans la mièvrerie. Elle est une petite fille angoissée qui jette dans les airs une pluie fine de paillettes d’or comme s’envolent ses illusions. Pourtant, on ne retrouve pas l’émotion vive qui nous fait frémir chez Tchekhov, cette gravité empreinte de légèreté, la douleur, la fulgurance, la densité du propos ici banalisé.

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

One thought on “Une réduction d’Ivanov au Monfort”

Commentaire(s)

  • franck gazal

     » tout homme a en lui une mélodie, et si ses actes n’y correspondent pas, il ne peut être heureux ».
    voilà ce qu’en somme ce spectacle tente de dire, de faire, d’écrire…avec Tchekhov…tout contre, comme dirait l’autre. Ce n’est pas d’objectivité ni de déférence, à mon sens, dont la parole de Tchekhov a besoin pour naître, mais bien d’un engagement total à faire entendre ces mélodies malades dont chaque personnage est porteur, auteur, compositeur. A vrai dire, objectif, sur ce spectacle, je ne peux l’être qu’a demi, puisque j’y participe, mais avec la promesse de tenter chaque jour de préserver l’écart nécessaire à la transmission de cette parole si forte et toujours si présente en chacun de nous. Nous proposons et vous disposez, c’est bien là votre droit le plus inaliénable. Mais de la même manière qu’il est toujours plus facile de détruire que de construire, votre revers de main est une bien plus large réduction que notre tentative à dire et faire exister ces mots à l’endroit où ils nous touchent le plus…De réduction ou de limite, en vérité, il n’y a que celles de notre de désir et du regard que vous portez sur nos efforts…en somme comme le dit Ivanov au docteur:  » je ne vous comprends pas, vous ne me comprenez pas, et vous ne vous comprenez pas vous même. On peut être un excellent mèdecin, et en même temps ne pas du tout connaître les gens. Ne soyez-donc pas si sûr de vous, accordez-moi ça »…merci en tous cas d’être venu nous considerer…

    janvier 29, 2011 at 14 h 30 min

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