Théâtre
Une adaptation théâtrale forte et épurée de “La bête humaine” de Zola

Une adaptation théâtrale forte et épurée de “La bête humaine” de Zola

26 octobre 2015 | PAR Mathieu Dochtermann

En adaptant pour le théâtre La bête humaine, sous le titre Les loups mêmes ne se mangent pas entre eux, Charlotte Janon, jeune metteuse en scène, tente le pari difficile de transposer en une heure et demie un roman puissant, empli de violence et de fureur, une histoire de monstres, monstres mécaniques, monstres humains aussi et surtout, pris dans la spirale de leurs pulsions destructrices. Elle s’en sort en recentrant l’intrigue sur les personnages principaux, en mettant à nu leur bestialité et leur désir de mort. Fort et troublant.

[rating=4]

La bête humaine est un classique qui n’a pas perdu de son pouvoir de fascination morbide au travers des siècles, sans doute parce que les hommes et la société n’ont pas profondément changé depuis le XIXème : la métaphore de la mécanique inexorable qui happe et broie des vies n’a guère perdu en actualité, même si elle a pris des formes nouvelles, et nos contemporains sont autant dévorés que leurs devanciers par la violence qui les habite et le culte du morbide qui l’accompagne.

Charlotte Janon aurait pu transposer la pièce pour moderniser le contexte, mais elle n’en a rien fait. En revanche, elle a désossé le récit, très dense, de Zola, pour en extirper l’essentiel: la danse langoureuse où pulsions de mort et érotisme sauvage se trouvent enlacés; la violence des rapports humains; les jeux de domination, sourds complots, jalousies, désirs de détruire. Tout est restitué sous une forme à la fois brute et dépouillée, rien n’est masqué, tout est offert au regard du spectateur du sordide de la nature humaine. L’atmosphère est sombre, inquiétante, rythmée par des bruits stridents de mécaniques qui déchirent l’air.

Dépouillement rime cependant ici avec créativité. Les répliques des personnages sont parfois répétées en boucle, dans des sortes de mélopées au crescendo hystérique. Phasie Minard, l’une des protagonistes secondaires du roman, ici reléguée à une seule apparition, s’incarne sur scène par le truchement d’une marionnette décharnée et inquiétante. L’interrogatoire du juge, suite à l’assassinat sur lequel s’ouvre l’intrigue, est pré-enregistré et diffusé sur les enceintes du théâtre. Des ralentis intéressants décuplent la violence symbolique ainsi que l’esthétique de certaines scènes.

Surtout, les deux personnages masculins centraux que sont Roubaud et Lantier sont tous deux, délibérément, joués par le même comédien, comme pour souligner la parenté entre les deux hommes. Deux façons d’embrasser ou au contraire de lutter contre la violence à laquelle leur humaine condition les condamne, violence qui finit par les détruire après avoir détruit ceux qui leur sont proches.

Le comédien incarnant tour à tour Roubaud et Lantier, Thomas Girou, réalise un beau tour de force. Parfait dans le conflit intérieur, dans la violence animale, bien que peut-être moins dans la sensualité bestiale requise par certaines scènes. A ses côtés, Léa Duteil, la comédienne interprétant Flore, est époustouflante de force et de justesse. Avec une présence, une audace, une stature rares, elle porte sur son souffle deux longs extraits du roman, par lesquels elle narre certains éléments de l’action, dont la scène paroxystique de l’accident de locomotive. En femme fragile et fatale qui objectifie les hommes comme elle s’objectifie elle-même, Justine Langlois, qui joue Séverine Roubaud, délivre une prestation plus inégale, avec tout de même de belles fulgurances de violence intériorisée.

Un très beau théâtre, donc, où rugit avec une violence et un inexorable shakespeariens le souffle de la Mort. Sombre, mais brillamment orchestré, avec de belles prises de risque (la marionnette un peu incongrue, à la manipulation pas tout-a-fait aboutie, mais à la voix convaincante). Comme on le rappelle parfois, aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années. Une compagnie jeune, mais à suivre !

La première normande des Loups mêmes ne se mangent pas entre eux aura lieu dans moins de deux semaines, le vendredi 6 Novembre à 20h30 au Siroco de Saint Romain de Colbosc.

Mise en scène et adaptation (d’après la Bête Humaine d’Emile Zola) Charlotte Janon
Interprétation Léa Duteil, Thomas Girou et Justine Langlois
Lumière Lisandre Coulombe
Musique Chahine Icöne
Costumes Marine Adam-Couralet
Décors Olivier Janon

Visuels : ©DR

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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