Opéra

Paris, l’Algérie, Rimbaud, Baudelaire, Castorf et Faust

Paris, l’Algérie, Rimbaud, Baudelaire, Castorf et Faust

19 janvier 2017 | PAR Nicolas Chaplain

A Stuttgart, Frank Castorf transpose le Faust de Gounod dans le Paris des années 50-60. Il propose une lecture inédite et complexe riche en références littéraires, cinématographiques et politiques. Ce Faust explore les splendeurs et misères d’une société traversée par les crises politiques. La direction d’acteurs précise et exigeante, la violence des images, l’originalité et l’intelligence de cette production percutante provoquent l’enthousiasme.

La scénographie monumentale imaginée par Aleksandar Denic représente un dédale de rues, des façades d’immeubles et des boutiques sur un plateau tournant offrant des points de vue multiples. On passe de la terrasse du « Café or noir » au parvis de Notre-Dame, de la porte n°13 au quai du métro Stalingrad. Deux cameramen filment les chanteurs en direct et les dévoilent dans des intérieurs cachés aux yeux du spectateur : la chambre de bonne dans laquelle vit Marguerite ou le boudoir de Méphisto…

On retrouve dans ce Faust toute la fantaisie et la folie théâtrale de Frank Castorf, son goût pour les tenues kitsch, pailletées et emplumées, celles des danseuses de cabaret. Paris fête le vin et la danse, Brigitte Bardot fait la Une de Paris Match et pourtant la mort est bien présente – la nuit de Walpurgis est un défilé baroque de masques et squelettes – et le spleen agite Faust en quête d’idéal. Acéré et féroce, Castorf exprime avec une ironie mordante et desespérée son dégoût pour le capitalisme et dénonce nos sociétés de consommation. Ainsi, au milieu de ce Paris romantique, aux allures de décor de cinéma, un distributeur de Coca-Cola et une enseigne lumineuse de la marque défigurent le paysage.  Le contexte de la guerre d’Algérie, les chœurs de soldats têtes coupées à la main, les affiches de propagande apportent violence et tension. Frank Castorf cite les poèmes anti colonialistes de Rimbaud. Il suggère les différentes crises politiques françaises : la Commune, le régime de Vichy, la fin de la Quatrième République. Il évoque La Bête humaine de Zola et représente un camp de réfugiés pour dénoncer le luxe et les inégalités sociales liées au progrès et aux cultures de masse.

Castorf propose des images crues, violentes et misérables qui provoquent le choc. Valentin écrit en rouge vif sur le mur « L’Algérie est française ».  Le combat entre Faust et Valentin est ici une course effroyable dans laquelle les deux hommes se tirent dessus à coups de kalachnikov. Valentin, poignardé dans le dos par Méphistophélès, s’effondre dans un bain de sang et meurt couché dans une cabine téléphonique sous le regard des passants curieux malgré la pluie. Le rideau tombe sur Marguerite qui, le regard vide, tient une flûte de champagne pleine de cachets à la main. Si la dimension politique révélée par Castorf est passionnante, il se moque de l’idylle romantique entre Faust et Marguerite et diffuse en plein duo d’amour une publicité machiste pour la lessive Homo. Il manque certainement dans le rapport amoureux quelque chose de plus passionné, plus érotique.

Les vidéos tournées et projetées en direct sur des écrans révèlent la justesse et l’incroyable engagement théâtral des chanteurs. Adam Palka, annoncé souffrant ce lundi soir, incarne avec prestance Méphistophélès, « l’homme de goût et fortuné » comme chantait Mick Jagger. Élégant et séduisant dans un costume sombre rayé, il est tour à tour danseur, jouisseur, magicien vaudou, envoutant, intriguant, menaçant et implacable. Comme dans les films grand-guignolesques de vampires, il suce goulument le sang de Faust pour sceller son pacte avec lui. Il arbore des coiffes indiennes, des tatouages, des jambes de satyre et entre en transe. Mandy Fredrich chante Marguerite avec délicatesse et intensité. Elle est d’abord espiègle et joyeuse dans sa robe de Shéhérazade puis sombre dans une folie destructrice dans laquelle la chanteuse impressionne. Atalla Ayan est un Faust solide et brillant. Le chanteur met en avant les très belles qualités musicales qu’il possède mais ne se glisse pas dans le rôle autant que ses partenaires. Iris Vermillon chante Marthe avec une énergie singulière et une silhouette sophistiquée qui siéent bien à l’univers esthétique de Castorf. Josy Santos est Siebel, le jeune homme épris de Marguerite. Le metteur en scène choisit de ne pas travestir la chanteuse et c’est ici une jeune femme qui est amoureuse de Marguerite. « Aimer à loisir. Aimer et mourir. » dit-elle. Elle livre quelques vers de L’Invitation au voyage de Baudelaire qui célèbre l’amour et la liberté comme Castorf célèbre les valeurs humanistes, la démocratie et une certaine frivolité.

A l’Oper Stuttgart, le 16 janvier 2017. © Thomas Aurin

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Nicolas Chaplain

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