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« Tropique de la violence » : la mise en scène transcendante de Alexandre Zeff

« Tropique de la violence » : la mise en scène transcendante de Alexandre Zeff

20 janvier 2021 | PAR Salome Helgoule Vallot

Adaptée du roman de Nathacha Appanah Tropique de la violence, la pièce de Alexandre Zeff sublime cette violence insupportable mais pourtant ignorée qui malmène une jeunesse perdue au cœur de Kaweni, ce Gaza français sur l’île de Mayotte. 

« La création n’a de sens pour moi que si elle se met au service de la lutte contre les injustices » écrit Alexandre Zeff. Evidemment, la pandémie de Covid-19 ne saurait entraver ce désir de conscientiser les spectateurs à des questions sociétales. Au contraire, elle aura révélé la gravité de ces problématiques. Il n’est donc pas étonnant qu’Alexandre Zeff ait choisi d’assurer des représentations au Théâtre de la Cité internationale pour les professionnels, afin que le message perdure malgré la fermeture des lieux culturels. 

Histoire d’une violence structurelle

Les quelques lumières rouges qui éclairent la salle commencent à faiblir jusqu’à disparaître, laissant le noir s’emparer de toute la pièce. Voici Mayotte, l’île oubliée où la pauvreté côtoie la délinquance, sorte de boite de pandore où tous les maux de l’humanité auraient été cachés. C’est l’histoire de Moïse, sûrement l’histoire de bien d’autres jeunes, que l’on découvre. Arrivé ici dans les bras trop frêles de sa mère biologique, Moïse sera confié à Marie, une infirmière qui ne peut pas avoir d’enfant. Mais l’année de ses quinze ans, Marie décède subitement. Mo la cicatrice, comme il sera appelé désormais, rejoint l’enfer du bidonville de Kaweni, surnommé Gaza par les locaux. Dans cet endroit mortifère c’est Bruce qui gouverne. Mais Moïse parle comme un blanc, s’habille comme un blanc, a un chien comme un blanc. Bruce, lui, revendique son identité de noir immigré et réprouvé. L’insouciance de Moïse est intolérable pour Bruce qui rivalisera de violence pour l’annihiler. 

Dans cette création hybride de Alexandre Zeff, la violence transcende la scène. Elle est dans la musique, dans le chant, sur les écrans et dans cette eau qui submerge l’espace et qui semble couler inlassablement, empêchant les personnages de s’évader de l’île maudite. C’est une violence qui s’entend dans les paroles crues et agressives de Bruce, dans l’assourdissement musical des percussions, dans les chants mélancoliques de Marie, qui se goûte dans les joints empoisonnés que Bruce fait fumer à Moïse, qui se voit dans les danses éperdues des protagonistes. La solitude et l’abandon ont laissé derrière eux l’humanité : ce n’est plus qu’une cabane délabrée au milieu d’ordures flottantes. Et Alexandre Zeff nous projette dans la réalité glaçante de Kaweni quand des archives sont projetées à l’écran au rythme terrible des percussions menaçantes. 

Une mise en abyme qui résonne comme un cri d’alerte

Mais ce n’est peut-être pas cette réalité qui est la plus douloureuse. Car quand Bruce interpelle justement les journalistes qui viennent voir la misère de ce nouveau Gaza comme s’ils venaient voir un film, les spectateurs réalisent qu’ils participent à cette sordide réalité. Les performances phénoménales de Mexianu Medenou (Bruce) et Alexis Tieno (Moïse) absorbent le spectateur dans ce récit haletant d’où il ne peut s’échapper. Mise en abyme à la fois splendide et terrifiante, le spectateur est coincé dans cet univers terrible où il est forcé d’assister impuissant à la violence qui éclate devant lui. Et ce sont les percussions de la musicienne Yuko Oshima, qui apparait dans un hâle rouge au dessus de la scène, qui semblent condamner cet immobilisme coupable d’une France aveugle par choix. 

« Avec mon équipe, nous souhaitons plonger le public dans un état hypnagogique où les barrières de la conscience tombent afin d’atteindre le spectateur là où il ne l’est pas habituellement. Nous souhaitons ainsi créer un choc esthétique d’une nouvelle nature. » explique Alexandre Zeff à propos de Tropique de la violence. Il est évident que le pari est réussi. Le metteur en scène ne tombe jamais dans le tragique facile mais joue au contraire sur une ambivalence nécessaire pour que la pièce reste digeste. Le personnage de Bruce par exemple, à la fois admirateur de Batman et véritable monstre d’insensibilité.  La complexité des personnages permet d’aller au-delà de la réflexion manichéenne du bien et du mal. : c’est la réalité nue qui saute à la gorge du spectateur et qui le force à ouvrir les yeux. 

Crédits visuels : ©JulesBeautemps

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Salome Helgoule Vallot

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