Théâtre
Thomas Ostermeier rythme « Mesure pour Mesure » le Théâtre de L’Odéon

Thomas Ostermeier rythme « Mesure pour Mesure » le Théâtre de L’Odéon

06 avril 2012 | PAR Amelie Blaustein Niddam

C’est ce qu’on appelle un fidèle. Depuis 2004, date à laquelle il fut le premier artiste associé du festival d’Avignon, le directeur de la Schaubühne monte régulièrement ses spectacles en France. A l’Odéon, il nous revient deux ans après Damonën pour un formidable Mass für Mass (Mesure pour Mesure) de William Shakespeare où la scénographie de Jan Pappelbaum nous invite à un univers très différent de nos habitudes ibsenienes.

Dans un décor comme une cage, aux teintes cuivrées, les comédiens sont forcement sur le plateau dont ils ne peuvent pas s’échapper sauf par le biais d’une petite porte et de quelques marches les amenant directement dans le public. On est loin des espaces transparents d’Helda Gabler ou John Gabriel Brokman. Ici, on étouffe immédiatement. En 1948, Henri Fluchere dans Shakespeare, dramaturge élisabéthain écrit : « Il est vrai, toutefois, qu’on y respire avec difficulté, dans les exhalaisons de la prison, les relents du bordel et de l’alcôve, aux rideaux étouffants et officiels. Certains des personnages, Angelo en particulier, sentent l’empoi de leur collerette, et le papier mâché de leurs décrets — peut-être aussi a-t-il l’haleine fétide du diable en liberté. » La scénographie est donc un respect total de l’univers de la pièce.

Nous voilà transportés à la cour du Duc Vincentio ( charismatique Gert Voss ), trop laxiste en son royaume où règne la luxure, il décide de s’envoler ( dans une scène de décollage d’hélicoptère totalement décalée et donc drôle ) en vacance du pouvoir pour regarder son peuple vivre. Il met en place un petit tyran, Angelo (Lars Eideinger, encore et toujours parfait) à qui il demande  » Tant que je suis absent, soit pleinement moi-même ». L’objectif : assainir un peu les mœurs. Le remplaçant commence à agir, vite et fort en prenant pour cible Claudio ( Bernado Arias Porras) qui, maigrissime et vêtu d’un caleçon blanc flottant incarne un christ qui a pêché. Le crime ? Avoir mise enceinte sa fiancée qu’il doit épouser. Le peuple furieux incarné par le trublion Lucio (Stefan Stern), habillé d’une tenue color-block, boucle d’oreille improbable et marcel flottant, pousse la sœur du coupable, une belle et jeune nonne, Isabella ( Jenny König) de convaincre le substitut de duc de changer d’avis. Le talent de Shakespeare adapté par Thomas Ostermeier offre alors un coup de théâtre impossible …

La pièce draine sous couvert d’une comédie, le thème lourd de l’éthique. La belle Isabella ne renonce pas à ses principes même pour sauver son frère de la mort. A nous spectateurs, son choix parait immonde et pourtant, ne pas bafouer ses idées, n’est-ce pas le but de toute vie ? Elle ne doute pas mais affronte : « C’est beau d’avoir la force d’un géant, Mais s’en servir sur nous, c’est tyrannique ».

Les images se font chrétiennes à maintes reprises dans des allégories permanentes originales et bien trouvées. La chair, celle que le tyran exècre est incarnée par une carcasse de porc qui pend à un lustre monumental qui monte et descend en fonction du lieu de l’action. L’eau, celle qui lave les pieds des pêcheurs est ici utilisée en karcher pour faire couler les mécréants et effacer les images impures de dessins érotiques sur les murs.

Comme toujours chez le maître anglais, le travestissement et des corps, et des âmes vient donner une issue favorable à l’intrigue. Il utilise des stratagèmes classiques et néanmoins attirants : celui du bed-trick (ou « stratagème du lit ») et de la dissimulation des personnages. Le Duc ne part pas en voyage mais se planque déguisé en moine dans le monastère où, évidement, Claudio est gardé. Ainsi il engrange des informations le concernant sous couvert de costume. Le jeu des comédiens est au-delà de toute espérance, ils sont tous incroyables de rigueur chacun allant au bout de leur personnage. Le corps est ici utilisé comme un élément du décor, il se voit soulevé, essoufflé, jeté, comme un objet.

Même si la fin n’en finit plus, le dénouement provoque un rire général soutenu par un rebondissement inattendu. La pièce tient en haleine, soutenue par la belle présence d’un trio, trombone, guitare voix qui offre des chants polyphoniques, rappelant un théâtre médiéval de tréteau. Les comédiens touche-à-tout rejoignent souvent les musiciens pour faire chœur.

Encore une fois, Thomas Ostermeier nous surprend en nous amenant sur le terrain d’une comédie tragique absolument réjouissante.

Visuel (c) Arno Declair

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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