Théâtre
Théorème(s) de Pierre Maillet : « C’est comme si au théâtre on pouvait faire un film en vrai »

Théorème(s) de Pierre Maillet : « C’est comme si au théâtre on pouvait faire un film en vrai »

22 octobre 2021 | PAR Clémence Duhazé


A l’occasion de la représentation de
Théorème(s) à la Comédie de Caen, nous avons rencontré le metteur en scène Pierre Maillet. Sa pièce, tableau revisité de l’œuvre du cinéaste Pier Paolo Pasolini, donne un éclairage nouveau sur l’homme qui a réalisé le célèbre Théorème, sorti en 1968.

Pour Théorème(s), vous vous êtes inspirés de différentes œuvres de Pier Paolo Pasolini : son film Théorème, mais aussi le roman du même nom qu’il a écrit en parallèle du film, son texte Qui Je Suis et enfin l’homme lui-même. Comment avez-vous travaillé toutes ces références ?

L’idée de départ c’était « lui ». Pasolini est une figure assez impressionnante, de par ses idées politiques, son engagement mais aussi sa douceur. Son projet Théorème était quelque chose d’extrêmement ouvert : un film, un roman et une ébauche de pièce de théâtre. C’était comme une formule mathématique qu’il pouvait développer de différentes façons. C’est évidemment par le film que j’ai connu Théorèmes, que j’aime pourtant de moins en moins car je le trouve froid. Dans ce film Pasolini condamne beaucoup et il n’y a pas de possibilité de remise en question pour les personnages ; alors que c’est ce qui se passe chez eux : une révélation profonde, identitaire, sociale. Je préfère le roman pour sa sensibilité et parce qu’on sent que Pasolini est dans tous les personnages. Le film n’offre pas ces différentes lectures. Mais je l’aime aussi pour ça, pour sa radicalité. Il y a cette espèce de contradiction entre les deux œuvres qui est très touchante.
Enfin il y a le texte Qui Je Suis, qui permet de rencontrer Pasolini, d’accéder à l’homme et qui fait état de sa sensibilité. Dans ce texte il raconte tout ce qu’il a vécu, accompli, et tout ce qu’il va faire. S’appuyer sur ce texte est une façon de retraverser Théorème.

Vous aviez la volonté de faire un hommage à Pasolini à travers cette pièce de théâtre, ce n’est pas une chose facile…

C’est toujours compliqué l’hommage… C’est difficile de trouver la bonne place, même dans la réinterprétation des choses. C’est comme s’il fallait garder une certaine pudeur. Malgré tout je pense qu’on est fidèle à un auteur quand on s’en empare. Pour moi l’hommage passe par Qui Je Suis, au début de la pièce, qui donne une lecture particulière de l’œuvre. Puis on retrouve cet hommage dans plein de choses, par petites touches ; que ce soit dans la réappropriation personnelle de cet univers, que dans les musiques ou encore les clins d’œil aux cinémas pluriels de Pasolini. Car son cinéma est très varié : il y a cet amour pour le burlesque, il y a les films très réalistes, il y a L’Evangile selon saint Matthieu, très pictural.

L’humour aussi, fait partie de l’hommage ?

Oui, je me suis beaucoup appuyé sur ce qu’a pu dire Pasolini sur Théorème. Il dit qu’il y a beaucoup d’humour dans son film, notamment autour du personnage de la bonne. Lui ne comprenait pas que ça ne fasse pas rire les gens. Je me suis rendu compte en lisant le roman qu’il y a beaucoup plus d’humour, dans la façon de décrire les personnages par exemple. Pasolini avait même pour l’humour une admiration, un respect. Son grand amour, Ninetto, était quand même un acteur du burlesque !
Alors moi aussi je voulais de l’humour. Mais ce n’est pas facile de trouver l’humour juste. Je ne voulais pas qu’on se moque, je voulais au contraire que ce soit une façon d’être en empathie avec les personnages. Par exemple, montrer l’absurdité des situations dans lesquelles on se met parfois parce que la société nous conditionne en nous disant « ça tu ne peux pas, ça tu peux ». En ce sens, je crois que l’humour est un endroit de reconnaissance.

Vous avez un lien important avec le cinéma, étant vous-même acteur de cinéma et ayant déjà adapté, avant Pasolini, des auteurs de cinéma au théâtre. Ça vous a toujours attiré ?

Oui, tout le temps et depuis le début. C’est d’ailleurs pour ça que je fais ce métier. Je suis originaire d’une petite ville, Narbonne, dans laquelle il n’y avait pas de théâtres mais beaucoup de cinémas et j’y allais souvent. J’écoutais des interviews d’acteurs… et je me suis dit qu’il fallait que je passe par le théâtre pour devenir acteur. Cependant, je suis seulement acteur, je n’aimerais pas réaliser un film. Pour le théâtre c’est différent… Il y a quelque chose de beaucoup plus immédiat. C’est comme si au théâtre on pouvait faire un film en vrai.
Théorème(s) est un spectacle très cinématographique même si c’est vraiment du théâtre. La scénographie pousse parfois les acteurs à jouer comme au cinéma. Ce rapport est donc permanent.
La personne qui m’inspire le plus par rapport à cela est Fassbinder, dont l’œuvre reflète ce lien poreux entre le théâtre et le cinéma.

Parlez-moi de la musique dans votre pièce.

La musique est très importante, elle raconte des choses. Elle est tout sauf un fond ou une facilité. Et il y a ce côté très cinématographique encore. Pour moi, la musique fait partie de l’écriture, du montage. Je sais déjà avant même de commencer à répéter qu’il y aura telle musique pour telle scène.
Je me suis beaucoup inspiré des musiques des films de Pasolini, aussi. Le générique de Théorème, notamment, est joué à la trompette au début. J’ai cette chance de travailler avec des acteurs qui sont de très bons musiciens, et qui permettent d’avoir des instruments joués sur scène. Je les considère comme des génies, ils me fascinent.
Pasolini disait qu’il voulait devenir compositeur de musique. C’est magnifique quand on pense à tout ce qu’il a fait. Et malgré tout, la seule chose qu’il souhaite faire, c’est quelque chose qu’il ne sait pas faire. Moi non plus, je ne sais pas jouer de musique (rires) et c’est un regret pour moi.

Le thème de l’œuvre de Pasolini dans Théorème est intemporel et vous aviez cette volonté de faire quelque chose qui s’inscrit dans l’actualité. Comment travailler l’intemporalité ?

Je pense qu’on remonte les textes parce qu’ils nous parlent d’aujourd’hui. J’ai l’impression qu’on peut raconter l’intemporalité en mélangeant, pas en rendant la chose neutre. Dans les musiques, il y a quelque chose de très lié aux années 1960, mais pas que. Un personnage va refléter plus largement une époque mais pas un autre. Cela crée un mélange qui fait qu’on ne sait pas où on est ! Et en même temps on y est. C’est l’inverse de tout lisser jusqu’à ce qu’on ne comprenne plus où on se trouve. Cette image du temps éclaté, Pasolini la martèle dans son œuvre. C’est une mixture à faire qui est passionnante. Pour autant on pourrait se planter… créer du trouble plutôt que de la clarté. C’est pour ça qu’il faut que ça apparaisse comme une évidence.

Il y a de la nudité dans votre pièce, comment abordez-vous cela avec vos comédiens et dans votre œuvre en général ?

Il y a beaucoup de bienveillance. Jamais je ne mettrais un acteur ou une actrice en difficulté par rapport à ça. C’est quelque chose qui est toujours décidé ensemble, au début, en accord avec la personne.
La nudité, quand elle est présente dans mes spectacles, est un endroit de liberté, d’émancipation. Elle raconte ce que c’est que d’être en accord avec son corps, avec soi-même. C’est beau et drôle et simple d’être nu. Souvent, ce que je n’aime pas dans le traitement de la nudité, c’est qu’il y a quelque chose de provocant. Ça m’insupporte. On a un corps, on est tous pareils. Pourquoi cela doit être lié à de la violence ? Je ne le comprends pas et je suis même assez en colère contre cette idée. C’est donc une chose qui m’intéresse beaucoup au théâtre. Je sens que les gens sont de plus en plus puritain par rapport à cela ; mais aussi parce qu’on leur montre ça d’une façon qui n’est pas juste. C’est pour ça que la nudité devient presque politique dans mes spectacles. Elle n’est pas gratuite, elle est même importante, elle est tout sauf anecdotique. Ainsi, j’aime qu’elle soit là comme quelque chose de normal, ou que ça crée de l’humour, comme dans Théorème(s).

Vous jouez aussi dans Théorème(s), pourquoi ce choix ?

Je suis un acteur qui a des rêves. Mais j’aime faire les deux. Ecrire un spectacle et le penser c’est quelque chose que j’adore faire. Mais c’est vrai que je m’autorise de plus en plus à jouer dans mes spectacles. Être acteur soi-même est une façon d’accompagner les acteurs, de comprendre de ce qu’on leur demande. Et aussi de partager ça avec eux. Cependant, je choisis toujours un rôle qui raconte quelque chose par rapport à ma place. Dans Théorème(s), c’est comme si je jouais un metteur en scène qui pose un postulat, le laissant à ses acteurs qui s’en emparent après.

 

Théorèmes de Pierre Maillet

Théâtre National de Bretagne à Rennes – du 9 au 13 novembre
Comédie de Colmar (CDN) – du 3 au 4 mars 2022
Théâtre de Nîmes – du 15 au 16 mars 2022
Théâtre Sorano à Toulouse – du 12 au 14 avril 2022

 

Visuel : © Guillaume Bosson.

Boris Charmatz devient le nouveau directeur du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch
Marlene Dumas dialogue avec Charles Baudelaire et les collections du Musée d’Orsay
Clémence Duhazé

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture