Théâtre

Strictement amical, un délicieux marivaudage au Théâtre de Poche

05 septembre 2010 | PAR Olivia Leboyer

Après, le molière de la révélation féminine en 2001 avec « Antoine et Catherine », et « Édouard dans le tourbillon » Sylvie Blotnikas propose toujours avec Julien Rochefort une nouvelle comédie toute en nuances au Théâtre de Poche .

Le rideau se lève sur un couple apparemment en parfaite harmonie, somnolant en toute quiétude dans leur salon. Puis, la conversation entre Sophie (Sylvie Blotnikas) et Gilles (Julien Rochefort, fils de Jean) s’enclenche et, soudain, pour le spectateur, les choses ne sont plus si claires. La nature de leur relation paraît, pour le moins, complexe. On ne dévoilera pas ici l’argument de la pièce, très habilement construite. L’histoire de Gilles et de Sophie, nous l’apprendrons, au détour de quelques phrases, puis, de manière très directe et très simple, de la bouche de Gilles. L’action débute lorsque Sophie se lève du canapé pour rejoindre le petit théâtre municipal où elle organise une lecture-spectacle. Il lui faut accueillir la comédienne, une certaine Julia Duchêne, dont la faconde et le peps masquent mal le désarroi devant une carrière brinquebalante (Guilaine Londez, irrésistible, vue notamment dans Liberté Oléron). Sur place, dans la loge, Sophie rencontre Gaspard (Frédéric Rose, confondant de naturel et de charme), qui remplace le régisseur habituel. Quatre personnages, le chiffre idéal pour un marivaudage en bonne et due forme. La pièce est une variation subtile et très plaisante sur l’amour, le hasard et les malentendus.

C’est la troisième pièce que Sylvie Blotnikas (l’auteur) et Julien Rochefort (le metteur en scène), couple dans la vie comme à la scène, élaborent ensemble, après « Antoine et Catherine » (comédie romantique euphorisante, délicieusement écrite, nommée aux Molières 2001) et « Edouard dans le tourbillon » (agréable, mais un peu moins réussie). « Strictement amical » se présente comme une équation à quatre inconnues, la métaphore mathématique convenant on ne peut mieux ici. Car Sophie et Gilles sont deux incorrigibles théoriciens de l’amour, qui ne peuvent s’empêcher d’échafauder des stratégies complexes et de s’interroger sur leurs propres sentiments. Et pour ce qui est d’analyser correctement les sentiments d’autrui, c’est encore une autre affaire… A tout vouloir décrypter, évidemment, ils s’y perdent et n’y comprennent plus rien. Dans « Les Enfants du Paradis » de Marcel Carné, Garance (Arletty) dit en souriant à Baptiste, qui complique tout : « C’est si simple, l’amour. » Or, pour Gilles, justement, les mots d’amour, l’aveu, ne sortent pas. Sortent, en revanche, beaucoup d’autres mots, des théories alambiquées, des supputations, des analyses, qui l’aident à éviter de se dévoiler complètement. Mais l’amour que l’on ne voit pas se voit quand même. D’autres le remarquent. Que faire lorsque l’on est le témoin d’un amour naissant ? S’éclipser, entrer en rivalité, parler ?

Tout en délicatesse, la pièce suit une Carte du Tendre pleine de charme et de finesse. Rien n’est balisé ici, les sentiments prennent le temps de (ne pas) se dire, de se frayer un chemin jusqu’à l’esprit, sinon jusqu’à la bouche… Savoir que l’on aime et oser le déclarer sont deux choses bien distinctes. Le titre est bien choisi, Gilles et Sophie ayant en effet, ancré en eux, quelque chose de strict. Le mot n’est pas forcément péjoratif. Stricts, ou bien pudiques, un peu désuets, démodés, exigeants, cachant leur sensibilité sous un masque froid et raisonneur. Avouer un sentiment, parfois, c’est juste absolument impossible. Pourquoi ? Par peur de la réaction de l’autre, d’abord, mais aussi par fierté, par orgueil, ou tout simplement par simple et totale incapacité physique à parler ! A cet égard, « Strictement amical » fait un peu penser au film de James Ivory, »Les Vestiges du jour ».

Une très jolie pièce, mélancolique et souriante, sur l’attente placée dans l’autre et les petits arrangements de la vie quotidienne.

« Strictement amical », de Sylvie Blotnikas, Mise en scène Julien Rochefort,avec Sylvie Blotnikas, Guilaine Londez, Julien Rochefort, Frédéric Rose,  Théâtre de Poche,75 bd du Montparnasse, Paris 6e, m° Montparnasse, mar-sam, 21h, 1h45, 22 à 36 euros. Location : 01 45 48 92 97.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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