Théâtre

Stop ou Tout est bruit pour qui a peur – Hubert Colas au Théâtre de Gennevilliers

Stop ou Tout est bruit pour qui a peur – Hubert Colas au Théâtre de Gennevilliers

18 janvier 2012 | PAR Smaranda Olcese

Dans sa nouvelle création, Hubert Colas démonte les mécanismes de la peur sociale, intime, existentielle. Il s’attarde sur les schémas psychosomatiques de l’angoisse et s’emploie à tisser une toile redoutable entre les mailles de laquelle on se perd pour mieux se retrouver face à ses propres peurs.

Représenter la peur n’est pas une tâche des plus aisées. Les écueils, unidimensionnels et simplistes, sont multiples à l’aune d’une société d’emblée sécuritaire où la peur de l’autre offre un semblant de cohésion sociale. Au delà d’une apparente banalité, réfléchir sur la peur peut vite devenir vertigineux. L’ancrer dans les chairs, donner à voir des corps travaillés par ce sentiment, voici tout le mérite de l’art d’Hubert Colas, qui propose un théâtre résolument physique. Dire la peur peut se faire parfois muré dans le silence.

Le plateau est dépouillé, plongé dans l’obscurité. Des silhouettes hallucinées le traversent furtivement. Leurs pas semblent s’enfoncer dans un sol mou et élastique, qui trouble les équilibres et absorbe les bruits de pas. L’atmosphère est ouatée, comme dans un cauchemar où l’on sait d’entrée en jeu qu’on aura beau crier de toutes ses forces, aucun son ne se ferra entendre. Un bloc descend des hauteurs de la cage de la scène, une masse sombre, un enclos carré – un personnage piégé s’affole derrière –qui menace de tout écraser. On fait tabula rasa, puis tout reprend comme si de rien n’était : les gestes se répètent, insignifiants, quotidiens, résolument détraqués.

La parole advient tard : des personnages anonymes se tiennent par la main pour la faire surgir. Le texte, qui sera publié courant 2012 aux éditions Actes Sud, est alerte, haletant, il est fait de coupes, de sautes et de flashs. Différents rythmes travaillent cette pièce en profondeur. Comme dans un jeu d’adultes qui s’amusent à se faire peur, des injonctions retentissent par moments : STOP ! Allume ! morcelant le flot de paroles quand cela devient insupportable, quand on en dit trop, juste avant que tout soit explicité, épuisé. Les descentes répétées du cadre carré imposent également leur cadence : la vision du plateau s’obscurcit ; dans une perspective cinématique, le cadre se rétrécit, les corps sont morcelés, réduits à une course affolée. La sensation d’oppression et  d’étouffement est physique, il y va du poids et de l’écrasement. L’image est également conviée dans cette mise en scène, simple, directe, et pourtant jamais explicite. Ainsi la vidéo des oiseaux qui noircissent petit à petit l’écran, le dévorent dans un fourmillement morbide de larves, ponctue le propos à deux reprises.

Les comédiens racontent, se livrent à voix haute, mais personne ne semble écouter, chacun reste perdu dans les labyrinthes, dans les méandres de ses propres angoisses. Manifestement, ils convoitent tous une sorte de catharsis qui n’adviendra pas, ce qui les mène d’avantage vers l’agitation et l’hystérie.

La peur irrigue tout le champ relationnel : au niveau sociétal nous retrouvons la peur de l’étranger dont l’intrusion sème le trouble, cet étranger qui est craint, pilonné, tenu à l’écart. Au niveau trivial du quotidien, nous assistons au spectacle des angoisses ménagères et de la  jalousie qui peut miner un couple. Le peur descend enfin jusqu’au plus intime de soi, aux premières frayeurs, parfois inavouables, et se déverse en flots, délirants et maladifs,  de questions obsessionnelles : est-ce que j’ai peur de… ? est-ce que j’ai peur de mourir ? est-ce que je suis morte de peur ?

L’angoisse s’installe dans la durée, elle commence à travailler en douce, mine le champ de la représentation. Hubert Colas nous mène subrepticement vers la perte de repères dans une séquence finale où la qualité plastique de l’environnement porte d’une manière admirable le développement dramatique. La vidéo et le travail de la lumière y participent pleinement et leur emploi est d’une justesse rare. Des visages en gros plan et des corps se télescopent. L’espace est fissuré, perd son unité, vu dans trois angles différents par des caméras infrarouge. Dans les interstices, le doute, le trouble, la psychose rodent. Des yeux aux pupilles exorbitées, fluorescents, vitreux, qui absorbent avidement la lumière et exhalent une angoisse indicible. Dans cette installation qui fait penser à certaines œuvres de Christian Boltanski, à l’atmosphère lourde et chargée, chaque personnage anonyme semble porter le poids de sa dalle funéraire, est entrainé dans un jeu de cache-cache désespéré. Un trait de lumière fluorescente parcourt ces dalles hérissées à la verticale et son passage rythmique déclenche une sensation de descente infinie, d’effondrement continu, alliage contre nature d’une linéarité et de pulsations malsaines. Car des monologues retentissent dans l’obscurité, autant de mises en situation insoutenables, abjectes, humiliantes, dans la surenchère. Les feux s’éteignent. La pièce touche à sa fin. Pourtant, une voix traumatisée continue à répéter en boucle il n’y a pas de mal, il n’y a pas de mal ! Hubert Colas pointe vers la part d’ombre qui nous habite tous, et signe par là une œuvre qui, sous la forme d’une hantise persistante, peut nous travailler durablement.

 

 

 

 

Infos pratiques

Gustav Leonhardt, au revoir maestro
La France en relief au Grand Palais : voyage en Topographie
Smaranda Olcese

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *