Théâtre

Shéda, Dieudonné Niangouna invite le Festival d’Avignon à découvrir son bestiaire sorcier

Shéda, Dieudonné Niangouna invite le Festival d’Avignon à découvrir son bestiaire sorcier

08 juillet 2013 | PAR Amelie Blaustein Niddam

On peut parler, avec l’entrée en scène du second auteur associé de ce 67e festival d’Avignon, de fin d’ouverture. Apres le groupe F qui avait « enflammé » la Fabrica, la première hier soir de Par les Villages dans la Cour d’honneur, ce soir, c’est un autre lieu, mythique et magique qui accueillait une création semblant faite pour ses pierres. 

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C’est donc la Carrière Boulbon que Dieudonné Niangouna a choisi pour créer sa fable « Shéda ». Le mot est une invention, fusion de Shida qui en swahili veut dire « arrangement » et Shéta qui veut dire « diable »… Dans cette Sympathy for the devil version guerre entre la RDC et le Congo, les mythes côtoient les films américains dans un mélange qui plonge chacun dans un trouble identitaire profond.

Le spectacle est pensé comme une fresque à la scénographie pertinente. Pour une fois, la carrière est utilisée dans son ensemble, jusqu’aux pins accrochés à lisière de falaise. Il y en a partout : des pneus, une moto, une chèvre, un faux crocodile, une scène de musique, des échafaudages faits de bouts de bois, un mât chinois… bref… ça déborde dans une première information de métissage culturel peu heureux. Les comédiens picolent de la bière belge, fument des cigarettes américaines, mais croient dur comme fer que les morts sont parmi nous.

Sur scène Dieudonné Niangouna invoque les Dieux et les sorcières. Dans ce village, le récitant (Pierre-Jean Etienne) apporte l’histoire d’une belle (Madalina Constantin) délaissée par son seigneur (Fréderic Fisbach). Une histoire parmi la profusion de celles racontées ; toutes viennent puiser dans une maxime populaire. La première énoncée est : »Tu sais comment on chasse le diable ? En broutant le pouce d’un nourrisson »… il fallait y penser !

Le spectacle dure cinq heures et c’est bien à une journée entière que nous assistons par allusion, réveil et lever du soleil compris (belle réalisation lumière de Xavier Lazarini). Que s’y passe t-il ? Le propos du spectacle est énoncé à plusieurs reprises : « le but n’est pas que vous compreniez mais que vous entendiez ».

La première partie dresse un portrait politique d’un pays tiraillé par la dette et les changements successifs de gouvernements véreux. La seconde, plus poétique, est une allégorie du bestiaire mythologique qui constitue le ciment de village-monde reconstitué.

Sur scène, c’est l’effusion, une quinzaine de comédiens courent, grimpent et balancent des monologues au phrasé volontairement rapide. Ils viennent volontiers chercher la connivence avec le public, qui aura dû ce soir, au premier sens du terme, renvoyer la balle !

Dieudonné Niangouna surprend, il faut le dire. Après des spectacles comme Les Inepties volantes où il revenait sur les massacres de Brazzaville et récemment, La dernière interview, reconstitution du dernier entretien donné par Jean Genet, les deux ayant en commun une aridité du texte, porté seul, ici, c’est de la multitude et de l’image que vient réellement le récit. C’est du fragment, symbole d’une Afrique morcelée que vient le sens. Il faut entendre Sephora hurler du haut de la colline, le visage voilé « Y’a pas d’eau, y’a pas d’eau », pendant que le village continue de tourner sur lui même et ses fantômes, pendant que les vivants voient les morts tomber.

Dans ce Village, en 2013, les sorciers s’habillent en super héros, mais quand le masque tombe, les coutumes de ces supermen restent, même les plus dangereuses. Sheda opère comme une nuit de conte, il ne faut pas chercher à comprendre, juste se laisser porter. C’est autant un cri d’alerte contre une situation de sous-développement qui n’a plus le droit de dire son nom, qu’une longue poésie sur une civilisation définie par son interaction avec l’au-delà.

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Sans être génial, Shéda est un spectacle qui offre de magnifiques images (comment résister aux funambules qui tombent du haut de la roche) associées à une musique live mêlant instruments traditionnels et cuivres. Le cri est omniprésent, la parole vomit, il y a ici une urgence à faire entendre les mots des villageois, ceux à qui l’aide alimentaire ne parvient jamais.

Shéda gagnerait à être un peu resserré et à laisser moins de place à une évidente improvisation des nombreux comédiens pour accéder au chef d’œuvre.

Visuels:

(c) Shéda – Dieudonné Niangouna – © Christophe Raynault de Lage / Festival d’Avignon

(c) ABN

Shéda
texte de Dieudonné Niangouna
mise en scène
DIEUDONNÉ NIANGOUNA
Brazzaville – Paris

Carrière de Boulbon
Création 2013
Durée : 4h50 entracte compris

NAVETTE

COVOITURAGE

Restauration possible sur place.

« Shéda » est publié aux éditions Carnets Livres.

« Shéda » fera l’objet d’une Pièce (dé)montée, dossier pédagogique réalisé par le réseau Scérén-CNDP, en ligne sur ce site et celui du CNDP.

Voir tout les articles de notre dossier Festival d’Avignon ici

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. amelie@toutelaculture.com

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