
Robin Renucci propose à la Criée de Marseille, un renouvellé et passionnant Oblomov
Robin Renucci crée à la Criée de Marseille Oblomov et propose une nouvelle lecture du roman au travers d’une pièce de théâtre à l’esthétique aiguisée. L’expérience du spectateur est un tendre et édifiant voyage dans la psyché d’un homme.
Renucci est nommé directeur du centre dramatique national les tréteaux de France en 2011. Dernièrement il y crée une tétralogie épurée de quatre pièces emblématique de Racine : Bérénice, Britannicus, Phèdre et Andromaque. et c’est en juillet 2022 qu’il prend la direction de la Criée théâtre national de Marseille.
Un nouvel Oblomov résistant
Oblomov n’est pas un personnage banal ; il est un mythe russe qui appartient à cette culture slave qui a donné au personnage un substantif : l’Oblomovisme qui encore aujourd’hui nous interroge dans un malaise entre réprobation et fascination. S’il y a dans Oblomov l’âme russe il y a en lui aussi un universel que Robin Renucci et son complice Nicolas Kerszenbaum propose de lire autrement.
Nous connaissions l’image d’Épinal d’un Oblomov mou, une sorte de neurasthénique empêché, ou de jouisseur contemplatif. Chez Renucci, Oblomov possède une intention, une pensée que, s’il n’œuvrait en solitaire, nous pourrions qualifier de politique; il fait un choix ; il choisit de ne pas s’adapter au monde qui change ; il choisit de ne plus affronter son temps ; il choisit de ne pas sortir de chez lui ; il choisit de ne pas découvrir le monde par des voyages, par le travail ; il choisit de se mettre en retrait d’un monde nouveau axé sur la productivité, l’échange marchand et bientôt la mondialisation.
Oblomov résiste à sa façon à la disparition de son monde. Sa procrastination, son penchant contemplatif, son amour inextensible pour une vieille Russie échappant à la modernité sont autant de gestes d’un authentique acte de résistance passive. Aussi, nous n’avons plus à l’accuser de parasitisme quand il choisira dans la dernière saison de se soumettre à la tendresse et à l’hospitalité de sa propriétaire, elle-même définitivement convaincue que le monde à venir se fera sans elle.
Une beauté romantique
La scénographie proposée par Samuel Poncet épate ; elle accompagne parfaitement la nouvelle lecture d’Oblomov. Le spectacle s’articule autour de quatre actes qui sont les quatre saisons de la vie d’Oblomov. D’abord, son printemps durant lequel il passe une journée entière dans sa chambre ; une saison où il ne sort pas mais durant laquelle il rêve son enfance, seul point fixe de son existence, entre romantisme du passé et détestation du présent. A l’été, Oblomov rencontre Olga et la surprise de l’amour. Il se retrouve désarçonné parce qu’il ne savait pas qu’il pouvait être bousculé ainsi par un désir aussi fort que fragile et qui ne tiendra pas. A l’automne Oblomov cherche à être à la hauteur de l’amour qu’il porte à Olga et que Olga lui porte. Mais à l’hiver c’est la décrépitude, le renoncement, l’adaptation à une certaine médiocrité mais c’est aussi ce bonheur étrange d’une forme de complétude dans un confort qui ne dépend plus du monde qui gesticule autour de lui.
Le décor est merveilleux de signification : un carré central, sorte de cage ouverte de tout côté. Ce cube est à la fois chambre d’isolement et mini-scène d’un guignol au sein duquel un Oblomov histrion se déploie. Il s’y joue une autre scène, intime, dont il est le seul spectateur. Oblomov ne se refuse pas à la vie. Il vit dans son mode et selon son désir.
Oblomov des origines
Les actes sont entrecoupés par des inter-scène sacrément judicieuses autour d’une nourrice russe qui raconte la comptine du brochet, un conte où un enfant trouve un broché qui lui permet de réaliser sans rien faire tous ses désirs. Cette image maternelle, maternante, rassurante et protectrice raconte ce paradis perdu de l’enfance où se réfugie Oblomov à chacun de ses rêves. Nous percevons à quoi il refuse de se soumettre et aussi à quoi il devrait renoncer s’il faisait le choix de la modernité stakhanoviste : un paradis perdu.
C’est la même comédienne qui joue en même temps la nourrice et en même temps la propriétaire chez qui il se réfugie pour toujours. Lisa Toromanian est fantastique car elle sait incarner les deux univers mentaux de Oblomov. Les autres comédiens sont au diapason. Pauline Cheviller est émouvante en Olga. Guillaume Pottier réussit avec justesse à défendre un Oblomov jamais apathique mais rêveur, toujours un peu ailleurs,
Renucci tout en délicatesse, innove et revient à une première lecture de l’oeuvre, au temps de sa parution en 1859 où Oblomov était le symbole d’une vieille Russie effrayée par l’avènement de la modernité.
Beau, nouveau et édifiant.
Oblomov de Nicolas Kerszenbaum d’après Gontcharov.
Mise en scène de Robin Renucci
Traduction de Luba Jurgenson
Avec Gérard Chabanier, Pauline Cheviller, Valéry Forestier, Guillaume Pottier, Lisa Toromanian, Amandine Robilliard (violoncelle et improvisation musicale).
Scénographie de Samuel Poncet
Lumière de Julie-Lola Lanteri
Costumes de Jean-Bernard Scotto
Création décor de Eclectik Sceno
Conception musicale et transcription d’Emmanuelle Bertrand
Assistante à la mise en scène Luna Muratti
Crédit photos © Nabil Boutros
Crédit : Nabil Boutros