Théâtre

Petra von Kant, femme moderne aux accents tragiques

Petra von Kant, femme moderne aux accents tragiques

24 mai 2012 | PAR Cecile David

En pleine période de crise internationale, Philippe Calvario choisit de mettre en scène le chaos : Les larmes amères de Petra von Kant, portrait d’une femme sur le déclin imaginé par Rainer Werner Fassbinder (1946-1982), bourreau de travail qui transpose sa pièce de 1971 sur le petit écran, un an après sa création. Incarnation de la femme moderne dans toute sa superbe, Petra von Kant n’en reste pas moins un personnage racinien, prêt à mourir par passion.

Dans un décor ultra kitsch typique des appartements bourgeois des années soixante, Petra von Kant se pavane au beau milieu des mannequins de plastique, habillée de tissus inaccessibles au plus grand nombre. De la chemise de nuit en soie à froufrous à la robe de soirée excessivement moulante, la styliste allemande de renom prend des allures de Marilyn, sa perruque blonde platine renforçant l’illusion. Clin d’œil à celle dont on célèbre actuellement le cinquantième anniversaire de sa disparition ?
Femme de caractère et de talent, Petra mène une vie de rêves aux alentours de Brême mais comme bon nombre d’artiste, reste une éternelle malheureuse. Nymphomane depuis le départ de son premier mari, elle tombe sous le charme de l’impétueuse Karin, jeune fille paumée à qui elle offre la gloire en la faisant top-modèle, à qui elle offre tout son être en ne vivant plus que pour elle.

Mélange de Bérénice et de Phèdre dans sa façon de perdre la raison par amour, Madame von Kant s’apparente également en plusieurs points à la moderne Blanche DuBois de Tennessee Williams (Un tramway nommé désir), éternelle torturée effrayée par la solitude et prête à tomber amoureuse du premier (ou de la première) venu(e).
Bien que fidèle à l’œuvre d’origine, Philippe Calvario apporte un brin de légèreté à cette histoire tragique, presque pesante à travers la caméra de Fassbinder. À la manière d’un Almodóvar, il apporte une touche d’humour dans les instants les plus dramatiques. Ainsi Petra et Karin rient lorsque cette dernière raconte la mort de ses parents. Marlène, la domestique, offre quant à elle un interlude déjanté en faisant sauvagement l’amour à la literie de sa maîtresse. Le metteur en scène choisit aussi de rythmer l’ensemble par de petits moments musicaux (« Fever » par Peggy Lee ou encore « Never met a girl like you before » d’Iggy Pop & The Stooges) qui se transforment tantôt en strip-tease ou en parade burlesque, tantôt en déambulation fantomatique.
Comme les plus belles figures du cinéaste espagnol – que ce soit les femmes de Volver (2006) ou Lena d’Étreintes brisées (2009)-, Petra est moins femme qu’amoureuse, moins lesbienne qu’affectueusement dépendante. Mère, elle ne l’est pas puisqu’elle laisse sa fille à l’abandon en la faisant pensionnaire ; épouse, elle ne l’est plus depuis sa séparation.

Ici, c’est l’amour, la femme, le véritable sujet. L’homme n’en est d’ailleurs réduit qu’à un simple morceau de chair. Uniquement présent dans la scène d’ouverture, son corps nu est giflé au point de rougir, avant d’être tout simplement congédier de l’espace scénique. Quelle bonne idée de la part de Philippe Calvario d’avoir pensé à Julie Harnois pour jouer l’ardente Karin et d’avoir eu l’instinct de donner à Carole Massana le rôle de Marlène, épatante dans sa façon d’exprimer le sentiment le plus puissant sans bouger d’un iota ses lèvres ou ses sourcils. Quel flair d’avoir confié à Maruschka Detmers celui de Petra. La comédienne incarne avec passion le personnage, en devient même troublante lorsqu’elle joue l’hystérique. L’hybris envahit petit à petit l’actrice, lui vole le statut de personnage principal. Car ici, l’amour, sous ses accents de modernité (divorce, homosexualité), se veut tragique, dionysiaque plus qu’apollinien.

copyright : COULONJOU- GENTIL.

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