Théâtre

Même avec Huppert, Warlikowski rate le tramway

13 février 2010 | PAR La Rédaction

Le Théâtre de l’Odéon crée l’évènement avec les représentations du Tramway nommé désir de Tennesse Williams, immortalisé au cinéma par le couple mythique que formaient Marlon Brando et Vivien Leigh qui crevaient l’écran dans le film d’Elia Kazan. Il fallait un regard neuf et radical pour proposer une nouvelle interprétation de la pièce. L’affiche, particulièrement prometteuse, réunit l’immense comédienne Isabelle Huppert et le metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski tellement doué et novateur. Qu’allait produire le dialogue de ces artistes hors-normes ? On attendait beaucoup de cette électrisante rencontre mais le spectacle déçoit.

On sent vraiment l’intension louable de faire de cette création le lieu de rencontre d’artistes majeurs et cosmopolites, fidèle à la mission de l’Odéon, Théâtre de l’Europe. L’équipe artistique et la distribution réunissent des acteurs de tous horizons. La réalisation de l’adaptation est peu claire : une nouvelle traduction, plutôt banale, est proposée par Wajdi Mouawad mais finalement remaniée et adaptée de façon très personnelle par Warlikowski lui-même qui cède un peu à la complaisance intellectuelle. En étalant son érudition littéraire et philosophique, il nous assomme d’extraits de Flaubert, Dumas fils, Wilde (Salomé), Platon (Le Banquet), Sophocle (Œdipe) et Coluche, un mélange inspiré mais peu éclairant pour mettre en place le monde imaginaire d’exaltation et de raffinement de Blanche. On ne crie pas à la trahison, l’histoire et les personnages sont bien là, l’intrigue reste identifiable et compréhensible mais on reproche le peu d’égard, de considération au texte originel. On sait que l’œuvre dramatique de Tennesse Williams est plutôt décriée, jugée trop psychologique et sentimentaliste. Warlikowski s’en moque, visiblement ce texte ne l’intéresse pas. Pourquoi l’a-t-il monté ? Aime-t-il cette pièce qu’il réduit aux rudiments et qu’il sacrifie au profit de sa propre subjectivité. On ne remet pas non plus en cause la sincérité de son désir d’entrer en dialogue avec l’œuvre mais qu’il s’agisse de prétention ou de maladresse, assister aux récits de « La Jérusalem délivrée » du Tasse et du pénible « Tancrède » de Monteverdi, revu et corrigé version rock, met à l’épreuve notre résistance nerveuse. Comment expliquer cette dérive ? Avec sa dernière création, magistrale (A)pollonia, Warlikowski basculait du statut de metteur en scène à celui d’écrivain de spectacle en construisant lui-même son texte à partir d’une pratique similaire qui consiste à choisir des sources diverses et les confronter pour éclairer un thème central. Ici, au service de l’interprétation du classique de Tennesse Williams, cela ne peut pas fonctionner.

On l’a vu au cours des représentations inoubliables de sa bouleversante mise en scène d’Angels in America ou du Parsifal et du Roi Roger à l’Opéra de Paris, Warlikowski s’attache à explorer l’intériorité des personnages, leur univers mental, et à transpercer la sphère de l’intime. C’est le cas pour le personnage de Blanche Dubois qu’incarne Isabelle Huppert. La première scène est vertigineuse : l’actrice, en déshabillé noir, assise sur un tabouret, se lance dans un long monologue : ivre ou camée, la voix rauque, elle racle sa gorge, éructe, prononce avec peine, de manière hachée et pâteuse, son texte qu’on a du mal à comprendre comme si elle ne parvenait pas à parler, elle ne se tient pas droite et se gratte tout le temps comme dans un état de crise. Elle apparaît ravagée, à bout de nerfs, dans un état de vulnérabilité extrême. C’est la force de la grande actrice qu’elle est : Isabelle Huppert ne cesse sur scène de repousser les limites du jeu. Sa performance est incroyable car Warlikowki la dirige dans des abîmes de dépression, de folie, de dépossession de soi. Elle paraît toute menue et fragile sur des talons à la hauteur pas possible mais elle joue Blanche avec une supériorité provocante, aguicheuse dans un nombre incalculable de tenues branchées, ce qui n’est pas tout à fait le personnage. Huppert démontre l’étendue de son talent et la maîtrise absolue de son art. C’est parfait mais il manque indéniablement l’émotion. Andrzej Chyra, curieusement effacé, joue Stanley Kowalski avec insolence et bestialité mais n’a pas la séduction du personnage. Florence Thomassin et Yann Collette sont biens dans leur rôle. On voit peu Renate Jett en tant qu’actrice bien qu’elle joue le rôle d’Eunice mais elle ponctue la représentation par des chansons parfois lassantes.

La scénographie de Malgorzata Szczesniak est magnifique. Le choix de transposer l’action sur une large piste de bowling paraît inadéquat, par contre, on retrouve la chambre à coucher et le living room. Et puis, un couloir horizontal et étroit aux vitres transparentes surplombe la scène et permet à Blanche de s’isoler, d’échapper à la promiscuité et de se dévoiler, mettre à nu ses faiblesses, ses fantasmes enfouis… Des éléments comme un lavabo, une baignoire et une cuvette de toilettes nous font accéder à l’intimité de Blanche et des autres personnages d’une manière voyeuse, tout comme l’idée géniale et toujours parfaitement exécutée d’installer un caméraman sur le plateau qui film en direct la prestation des acteurs et projette sur les murs du décor les visages en gros plan. Warlikowski parvient à installer l’atmosphère sensuelle et décadente de la pièce avec le langage scénique qui lui est propre mais on ne retrouve pas l’humanité exacerbée de ses autres productions.

« Un Tramway » du jeudi 4 février au samedi 3 avril 2010, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h, au Théâtre de l’Odéon, place de l’Odéon, 6°. 01 44 85 40 40.
theatre-odeon.eu

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10 thoughts on “Même avec Huppert, Warlikowski rate le tramway”

Commentaire(s)

  • Yaël Hirsch
    yael

    génial!

    février 13, 2010 at 17 h 33 min
  • Amelie Blaustein Niddam

    l’ami warlikowski sait heureusement se corriger…Esperons pour moi qui ai lutté 2 heures pour des places…le 7 mars!
    bel article en tout cas!

    février 14, 2010 at 23 h 37 min
  • ania

    salut christophe je sius une de vous plus grande fanne j’habite on algerie j’espere que tu vas menvyer un message aller bay bizou de la parre de ania ta plus grande fanne

    février 15, 2010 at 12 h 38 min
  • SYLIVE

    C’est exactement cela ! On imaginait voir et entendre une chose inoubliable ….il y a des moments inoubliables certes, mais pas une pièce inoubliable. I.HUPPERT est magistrale , le travail de kryzstof Warlikowski nous envoute, nous submerge quelquefois et puis nous ennuie à d’autres, surtout la fin de la pièce.
    Il existait aussi, le jour de la première un passage à la toute fin fait de chants qui a été suprimé depuis. E- tant mieux !
    Mais comment peut on ôter un morceau d’une pièce, lorque celle-ci est présentée, aboutie, créée…..

    février 15, 2010 at 15 h 03 min
  • Amelie Blaustein Niddam

    @Sylvie,
    Warlikowski et tous les autres metteurs en scène contemporains d’ailleurs font evoluer leur travail en « sentant  » le public », à lire christophe, il vaut mieux qu’il y ait des coupes!

    février 15, 2010 at 16 h 20 min
  • Sagda

    ben oui, la pièce n’est pas très bonne, en tout cas, en 2010, ne veut plus dire grand-chose. Le mieux est de ne pas la monter, plutôt que de le faire en voulant faire autre chose (un monument à la gloire d’Huppert ?). Huppert est géniale… ouais bof. Son jeu est très technique. Et si son personnage ne passe pas la rampe, c’est bien parce que le systématisme se sent à plein nez.
    Ce spectacle est une belle arnaque – et dire que tout le monde s’entretue pour avoir des places… Lamentable

    février 18, 2010 at 18 h 09 min
  • MELINA

    j’ai été très déçue par la pièce;
    la mise en scène est trop artificiellle; on ne retrouve pas le climat de Teennesse Williams, la follie est certes bien interprétée par Isabelle Huppert , parfois même un peu trop technique mais la sensualité et l’humanité des personnages ne sont pas mises en relief.
    On pouvait oublier Marlon Brando et Vivien Leigh mais à condition qu’on nous propose une pièce innovante avec de l’émotion;
    il n’en est rien dommage.

    si vous n’avez pu obtenir des places je vous rassure ,vous n’avez pas raté la piéce de l’année

    février 21, 2010 at 10 h 04 min
  • Bizarrement, votre critique est dans l’ensemble assez positive, plus en tout cas que bien des critiques officiels. Le spectacle de Warlikowski, comme toujours, ne s’intéresse pas à la psychologie des personnages, et ce faisant il « dé-boulevardise » la pièce très surévaluée de TW. Dommage pour ceux qui veulent une lecture littérale, ils se sont trompés de salle ! Il y a un très grand artiste dans ce spectacle : ni Huppert (très bien, certes), ni évidemment TW : c’est Warlikowski, vrai créateur.

    mars 27, 2010 at 17 h 23 min

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