Théâtre

La maladie de la mort : un voyage au bord de Duras par Katie Mitchell aux Bouffes du Nord

La maladie de la mort : un voyage au bord de Duras par Katie Mitchell aux Bouffes du Nord

18 janvier 2018 | PAR Yaël Hirsch

Dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville, les Bouffes du Nord accueillent jusqu’au 3 février l’adaptation par Katie Mitchell d’un récit de Duras, La maladie de la mort (1982) . Avec son dispositif de « performance cinématographique » la metteuse en scène anglaise transforme le récit métaphysique en thriller qui oublie de laisser place au vide.

[rating=3]

« Ç’aurait été un mot-absence, un mot-trou, creusé en son centre d’un trou, de ce trou où tous les autres mots auraient été enterrés. On n’aurait pas pu le dire mais on aurait pu le faire résonner. Immense, sans fin, un gong vide, il aurait retenu ceux qui voulaient partir, il les aurait convaincus de l’impossible, il les aurait assourdis à tout autre vocable que lui-même, en une fois il les aurait nommés, eux, l’avenir et l’instant. Manquant, ce mot, il gâche tous les autres, les contamine, c’est aussi le chien mort de la plage en plein midi, ce trou de chair. Comment ont-ils été trouvés les autres ?« , Lol V. Stein.

Dans une chambre neutre où l’on entend le bruit de la mer, l’homme propose un marché à la femme: pendant plusieurs nuits, jours ou semaines, elle reviendra auprès de lui dans la chambre, prête à se taire et même à faire tout ce qu’il lui demande pour qu’il puisse faire l’expérience de l’amour. Il la paye pour cela, cher. L’homme n’a jamais aimé, ni rien, ni personne et est même un sous le de dire si la femme est belle. Elle est jeune, au conditionnel. Il l’observe deux nuits avant d’oser toucher le corps nu, mais c’est elle qui pose le diagnostic : l’homme à la maladie de la mort et mourra sans avoir été en vie.

Avec trois acteurs très bien choisis et excellents : Laetitia Dosch en « elle », Nick Fletcher en « vous » et Irène Jacob isolée dans une cabine en narratrice, Katie Mitchell applique son concept quasi-systématique de « performance cinématographique » (les acteurs jouent, on les aperçoit et ils sont filmés en direct pour une projection live géante, cette « réalité » se mélangeant a un film de ce qu’ils voient eux) à un « récit » d’une auteur qui a pourtant produit et du théâtre et du cinéma. Malgré l’élégance usuelle des images réalisées par les équipes de Mitchell en live,  le cahier des charges est bien lourd pour un récit aussi mince : montrer la confusion des genres, le faire résonner comme un thriller et prouver son caractère clinique : « Nous verrons comme son regard est froid, sans émotion et dépourvu d’érotisme ».

Si bien que quand Duras parvient à la fois à suggérer et émacier, cette malade de la mort-là, cette vérole humaine au fond sur la scène et en haut sur l’écran, exhibe tout : le beau corps de de Laetitia Dosch, celui sans désir de Nick Fletcher, le ton voulu plus blanc que blanc d’Irène Jacob et les vagues où se cognent leur impossible rencontre. Chaque parole est doublée d’une image qui la plombe et la rend présente. Et l’on ne parle même pas des ajouts : les i-phones qui redoublent la caméra dans la preuve par neuf que la maîtrise du plaisir des yeux (et donc du pouvoir) l’homme à la femme, le mac où tourne désespérément un film porno et les flash backs sur l’enfance de « elle » déjà confrontée à la maladie de la mort chez son père et qui semble vouloir expliquer pourquoi elle accepte ce pacte faustien… Bref, ce qui était à la fois libre, existentiel et étrangement sensuel – en même temps que clinique – dans le texte bouleversant de Marguerite Duras devient un thriller psychologique où l’enfance et le genre expliquent tout. L’image manquante correspondant au mot-trou de Lol V. Stein fait défaut, et avec elle la place pour l’imagination et les sens. De notre côté, nous nous demandons toujours pourquoi les années 2000 ont paraphrasé Duras, redoublant la mystique de son style (La Douleur, Le shaga, Savannah Bay…), quand notre temps semble plutôt l’aplatir (lire notre chronique de la récente adaptation de L’homme A)? L’on attend le chien mort de la plage en plein midi… mais sur la scène!

visuel : ® Stephen Cummiskey

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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