Théâtre

« Les habits neufs de l’empereur », une fable au royaume de l’ombre

« Les habits neufs de l’empereur », une fable au royaume de l’ombre

07 octobre 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Dans la programmation du OFF en salles du Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville on a pu apprécier cette année une adaptation par la compagnie Escale du conte Les habits neufs de l’empereur de Hans C. Andersen. La proposition d’une transposition en théâtre d’ombre est convaincante, et convient bien à la thématique des faux-semblants, des intrigues et du pouvoir tourné en dérision. Dans un univers visuel de couleurs magnifiques, les ombres nettes aux mouvements précis sont un régal pour les yeux, même si on est moins convaincu par les multiples bascules en jeu masqué. Dans l’ensemble, il s’agit d’un spectacle réussi, bien rythmé, qui amène un soupçon de fable politique dans une époque qui en a sans doute besoin.

Les habits neufs de l’empereur n’est sans doute pas le conte d’Andersen le plus souvent porté à la scène, sans doute parce qu’il requière toute une galerie de personnages, notamment la cour et la foule nombreuse des sujets de l’empereur. Mais c’est une fable intéressante à travailler pour les artistes contemporains, en ce qu’elle interroge certains ressorts du pouvoir, et qu’elle souligne le ridicule auquel mène la servilité craintive des sujets combinée à la vanité du souverain.

Le choix qui a été fait ici d’utiliser le théâtre d’ombre est non seulement judicieux, mais parfaitement maîtrisé. Le technique de l’ombre, qui a l’air d’une simplicité désarmante lorsqu’elle est aussi bien maîtrisée qu’ici, demande cependant un énorme travail de réglage et de préparation, non seulement pour l’animation mais également pour le dessin des silhouettes et le choix des sources. L’aboutissement de cette création de la compagnie Escale doit être souligné: tout l’univers d’ombre est parfaitement net et fluide, les personnages sont parfaitement lisibles, les ambiances de couleurs très bien choisies. Toutes les techniques de l’ombre se marient ici – ombres propres et portées, de corps comme de silhouettes découpées, effets de transparence ou ombres pleines, surfaces de projection de tous types – pour donner un ensemble aussi cohérent que plaisant à l’oeil. Ce régal visuel laisse deviner la patte du Teatro Gioco Vita, l’une des meilleures compagnies de théâtre d’ombre d’Europe, qui a collaboré à ce spectacle… ce qui ne retire rien au mérite de la compagnie Escale!

On a davantage de réserves à l’endroit du jeu masqué: en effet, le choix a été fait de varier la proposition en ayant recours à l’intervention des comédiens, en pleine lumière, à l’avant-scène, jouant en masque. L’idée de varier le jeu n’est pas mauvaise en soi. Et certaines scènes en jeu masqué, telle la scène initiale des deux complices qui s’entendent sur leur combine pour flouer l’empereur, ne dérangent absolument pas. En revanche, quand il s’agit d’un personnage initialement figuré en ombre corporelle qui s’avance en pleine lumière pour révéler le visage du comédien au milieu de sa silhouette de carton, il y a une rupture un peu violente de la convention de jeu, qui est de nature à distraire le spectateur.

Quoi qu’il en soit, cela n’empêche pas l’interprétation d’être globalement à la hauteur: le jeu masqué, très appuyé et stylisé, se marie bien avec l’ombre, et les voix des personnages sont bien typées. On sent l’expérience des interprètes, qui portent très bien leur partie vocale. Le tout est accompagné de musique jouée en direct, dont les airs bien trouvés viennent souligner le découpage des scènes. L’utilisation de voiles mobiles et de décors d’ombre projetés permet une scénographie évolutive et lisible, en même temps que belle.

Dans l’ensemble, il s’agit d’une oeuvre transposant efficacement le conte, qui se tient très bien, à la fois du point de vue de l’énergie et de l’esthétique. C’est un très agréable moment de théâtre, avec une dimension visuelle enchanteresse qui poétise un fond sinon réaliste. Ce spectacle conviendra aux enfants en même temps qu’il offre assez de complexité pour charmer les adultes.

Le spectacle, créé cette année, est en pleine tournée: les prochaines représentations  sont les 6 et 7 novembre à Tours, mais il passera ensuite par Issoudun, puis Angers, et de nombreuses autres villes.

 

Distribution

En collaboration avec Teatro Gioco Vita
De et avec:
Grit Krausse, Hugues Hollenstein, Guillaume Druel
Conseils artistiques: Fabrizio Montecchi et Nicoletta Garioni
Direction d’acteurs: Gerard Elschot
Composition Musicale : Guillaume Druel
Ombres: Hugues Hollenstein
Toiles peintes, silhouettes et masques: Lara Manipoud
Scénographie: Luc Boissinot, Hugues Hollenstein
Costumes: Heloise Calmet
Eclairages: Nicolas Mignet et Matthieu Fays
Photos: Bernard Duret
Aide à la fabrication des silhouettes: Corinne Blis et Léa Bartalini
Visuels: (c) B. Duret

 

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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