Théâtre

« Les Acteurs de bonne foi » ou le débat sur la nécessité du théâtre

27 septembre 2010 | PAR Christophe Candoni

Pour mettre en scène Les Acteurs de bonne foi de Marivaux au théâtre des Amandiers de Nanterre, Jean-Pierre Vincent a choisi de respecter le temps de l’écriture et de restituer l’ambiance du siècle des Lumières. C’est donc dans un joli décor et des costumes d’époque qu’évoluent les acteurs de ce spectacle brillant et drôle.

Cette courte pièce, l’ultime de Marivaux, parle du théâtre. En effet, Madame Hamelin s’apprête à célébrer le mariage de son neveu Eraste avec Angélique et confie à Merlin, le valet de chambre, la tâche de monter une comédie pour la fête. Ce dernier écrit donc un canevas et y distribue Lisette (Claire Théodoly), sa fiancée et femme de chambre ainsi que Blaise et Colette, valet et suivante de la maison. On assiste alors à la répétition de la pièce et aux difficultés d’une telle création. Merlin (David Gouhier) distribue les rôles, tente de diriger ses « acteurs » et se dépite devant leur manque de savoir faire car il doit faire face aux jalousies, susceptibilités et refus de ses acteurs. Le problème naît du fait que, dans son canevas, Merlin a imaginé faire courtiser Lisette par Blaise et déclarer sa flamme à Colette, ce qui donne lieu à des querelles et la confusion entre vie réelle et situations jouées envahit rapidement le plateau jusqu’au pugilat où claques, coups de poings et de pieds volent lors de courses-poursuites. La scène de la répétition est très réussie grâce à la présence de quatre jeunes acteurs drôles, inventifs et émouvants. Comme souvent chez Marivaux, le théâtre permet de disséquer les relations humaines et devient un laboratoire des faux-semblants en nous rapprochant du réel.

Le metteur en scène rend compte alors du grand débat de l’époque sur le théâtre et introduit quelques extraits de la Lettre à d’Alembert sur les spectacles de Rousseau et de la Lettre à Rousseau, la réponse de d’Alembert au philosophe. Madame Argante, jouée par la tyrannique et drôle Annie Mercier, refuse catégoriquement le projet de donner une représentation théâtrale chez elle et menace le mariage des jeunes amoureux. Elle explique que le théâtre n’est pas un art moral, qu’il prend trop de temps et empêche de travailler. Madame Hamelin (savoureuse Laurence Roy) lui rétorque que le théâtre est moral car il peut corriger les mœurs (idée chère à Diderot) et rendre la société meilleure et qu’une cité a besoin de fantaisie et de divertissement. C’est avec un sourire amer qu’on constate toute l’actualité d’un tel débat. En ces temps où la culture n’est pas la préoccupation majeure de nos politiques puisqu’elle coûte trop cher et ne rapporte rien, il est bon de rappeler la nécessité d’encourager la création car le théâtre est essentiel pour comprendre l’homme et déchiffrer le monde.

Le spectacle que nous propose Jean-Pierre Vincent est très soigné. On passe une belle soirée grâce au jeu des acteurs touchants et justes. L’atmosphère créée par les costumes et les lumières magnifiques est celle des tableaux de Greuze dont Diderot aimait tant la théâtralité des scènes sentimentales, intimes et sensibles. On assiste à des peintures vivantes : celles d’Eraste (Matthieu Sampeur) buvant son café adossé à une botte de paille dans la lumière du matin ou la prière de l’Angélus par Blaise (Olivier Veillon) et Colette (Pauline Méreuze) devant une brouette. La direction des acteurs est précise et subtile. Le rythme est lent mais on entend très bien le texte et les silences traduisent les hésitations, les contradictions, les rêves et les désirs des protagonistes.

Les acteurs de bonne foi, jusqu’au 23 octobre 2010 au Théâtre des Amandiers à Nanterre. 7 avenue Pablo Picasso, +33 (0)1 46 14 70 00. RER A, Nanterre Préfecture. www.nanterre-amandiers.com

Sortie Dvd : White Material, de Claire Denis
Etudiants à Poitiers ? Devenez Jurés des Rencontres Henri Langlois
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *