Théâtre
Le temps presse : « le langage est une pâte, une matière souple qu’il tort, dilate et découpe. »

Le temps presse : « le langage est une pâte, une matière souple qu’il tort, dilate et découpe. »

11 décembre 2019 | PAR Jérémie Laurent-Kaysen

Du 11 au 13 décembre, dans la péniche La POP, prend place la matinale d’une radio nationale un peu particulière. Le Temps Presse donne en effet la parole à la radio pour une réflexion concrète sur la poésie. Violeta Cruz, compositrice et metteuse en scène de cette pièce musicale, a accepté de nous en dire plus sur ce spectacle et sur son art de manière générale. 

Le Temps Presse est une pièce musicale créée par une compositrice, vous-même, un musicien, un comédien… Comment est née cette riche collaboration ?

Le Temps Presse est une pièce de théâtre musicale. La création sonore, très riche en sons concrets ( c’est-à-dire de source non instrumentale, les sons de la vie, etc ) cherche à estomper les limites entre le bruitage et la musique, apparaissant de façon organique et subtile dans les situations théâtrales. Nous trois, Guy-Loup Boisneau, Jos Houben et moi-même, nous sommes retrouvés pendant le travail d’écriture de l’opéra La Princesse légère en 2016. À ce moment Guy-Loup prélevait déjà des journaux radio, réfléchissait aux particularités de ce langage et commençait à les travailler en faisant des détournements poétiques. Il me partageait ses réflexions, que je trouvais fascinantes. Plus tard, quand il m’a invitée à assumer la création sonore de la pièce qu’il commençait à imaginer, j’ai été tout de suite partante ! Et il était évident que Jos compléterait la troupe à la perfection.

La pièce prend pour cadre une matinale sur une radio nationale. Pourquoi s’intéresser à la radio pour cette recherche de la musicalité, de la poésie qui apparait dans votre pièce ?

Il y a une temporalité très singulière dans les journaux. C’est l’actualité, l’information fraîche, toujours différente et pourtant toujours dans le même format, qui vient rythmer nos vies. À force de se répéter, il peut nous arriver d’avoir une écoute proche de l’écoute musicale. Du coup, ne serions-nous pas perturbés plus facilement par un changement abrupt dans l’intonation du journaliste que par une erreur dans le contenu ? Ce sont ce type de question qui ont provoqué l’écriture du livret et de la musique, qui ne font qu’une seule et même partition.
Et puis la radio, c’est du son sans visuel, qui provoque l’imagination de façon bien plus puissante que l’image.

L’humoriste Jos Houben a participé à la réalisation. En quoi son intervention a-t-elle été nécessaire pour cette pièce musicale ? Qu’apporte-t-il à l’ensemble ?

Jos a une grande expérience de la scène, étant d’abord acteur lui-même. Il nous a aidés à éclaircir les sujets du livret, à trouver le jeu juste, le registre juste pour chaque moment. Il nous a aidés à anticiper comment chaque moment allait être compris et vécu par le public. Le langage théâtral de cette pièce tend vers l’absurde, tout en gardant une cohérence intérieur. L’équilibre est délicat.

Dans vos précédents travaux, vous travaillez beaucoup sur le rapport au son et à la matière. C’est aussi le cas dans cette pièce ?

Absolument. Cette pièce se place dans un passé où la radio était enregistrée sur des bandes magnétophoniques, et c’est un sujet central de la trame. C’est grâce à ces bandes qu’on peut “toucher le son”, ce qui charge le geste d’émotion. Le son a dans cette pièce toute une dimension plastique, par la bande mais aussi par les ondes et l’espace “pollué” par l’information qui transite dans l’air.

Vous vous intéressez particulièrement dans vos créations à travailler avec des matières du quotidien, comme l’eau ou la lumière, qui ont un côté mystique. La radio est-elle ce genre de « matière » ?

La dimension plastique que j’ai évoquée plus haut est tout aussi présente dans le livret. Dans la poésie de Guy-Loup Boisneau le langage est une pâte, une matière souple qu’il tort, dilate et découpe. Les conséquences de ces traitements sur la temporalité sont une invitation directe à s’approprier le jeu avec le son. Le langage et le temps sont donc une matière, certes plus abstraite que l’eau et la lumière mais tout aussi mystiques.

Votre œuvre inclut des sculptures sonores (machines mécaniques prolongées par un dispositif électrique). Y en a-t-il une dans Le Temps Presse ? Si ce n’est pas le cas, pourquoi ?

C’est un autre langage qui n’était pas pertinent pour les enjeux de cette pièce. Mes sculptures sonores existent dans un univers bien plus abstrait, où il s’agit de gravité, d’élasticité, du temps mais un temps non-humain. L’univers visuel de ces sculptures est aussi non-humaine. Il s’agit de la matière mais pas dans un sens métaphorique mais concret. La dimension visuelle de Temps presse est plus un point de vue, celui d’un espion qui s’infiltre dans un endroit qui ne devrait pas être visible (dans l’époque où la radio n’était pas filmée). Cette pièce parle de l’humain, de la solitude, du temps, pas le temps musical mais le temps de la vie. La nostalgie, le souvenir.

antique-audio-collection-©DR

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Jérémie Laurent-Kaysen
Après deux années de classe préparatoire en Lettres et une licence Humanités, lettres et sciences humaines, il réalise actuellement un Master de Journalisme Culturel à Paris X. Il est rédacteur pour Toute La Culture depuis novembre 2019.

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