Théâtre
La Supplication au Théâtre du Nord

La Supplication au Théâtre du Nord

23 octobre 2012 | PAR Audrey Chaix

La Supplication raconte l’indicible, fait entendre les voix de ceux que l’on nécoute jamais : les survivants de Tchernobyl, ces suppliciés qui ont vu leur vie détruite à petit feu, au fur et à mesure que les radiations leur ont pris leurs enfants, leur femme, leur mari, leurs amis, leurs terres… Un recueil de témoignages glanés par Svetlana Alexievitch, elle-même survivante. Pour cette production présentée au Théâtre du Nord, Stéphanie Loïk a choisi de donner corps autant qu’elle donne voix à ces témoignages d’outre-tombe : récités par 14 jeunes comédiens tout juste sortis de l’EPSAD, l’école dramatique du Théâtre du Nord, les mots des survivants de Tchernobyl disent la vérité d’un désastre nucléaire devenu tragédie humaine.

 

Le défi était de taille, Stéphanie Loïc a su, en toute intelligence, éviter l’écueil du pathos et du voyeurisme. Jamais elle ne demande à ses comédiens de jouer les survivants, jamais ils ne se départissent d’une grande pudeur, qui sert le propos avec justesse. Vêtus de noir, ils disent, tour à tour, les mots de l’horreur sans jamais leur demander plus que de simplement raconter. Seule la dernière scène, ajoutée à la suite du drame de Fukushima, fait écho à une actualité du nucléaire dans le monde, discours aux teintes politiques qui, et c’est un peu dommage, donne une tonalité moralisatrice à une pièce qui, jusque là, était restée dans un parti pris de description. Fukushima était suggéré, en germe dans la pièce, le public était à même de tirer ses propres conclusions…

 

Ce léger bémol n’enlève cependant rien à une mise en scène riche d’une profonde réflexion sur le travail du corps et sur les voix. Tous vêtus de vêtements noirs et sobres, les 8 garçons et les 6 filles qui prêtent leurs voix aux témoins de la catastrophe le font avec une grande justesse, et une grande humilité. Il n’est pas question pour eux de jouer les survivants : ils racontent, ils donnent voix à celles du papier. Une véritable chorégraphie se dessine autour d’un texte très bien coupé : les corps des jeunes gens dessinent des fleurs, esquissent des embrassades qui transforment le plateau en espace neutre où seules les voix et les gestes comptent. Ils se meuvent tous avec une grande lenteur, dans des gestes très fluides, qui évoquent à quel point les victimes de Tchernobyl se sont retrouvées coincées dans un temps qui n’est plus tout à fait la vie, même s’il n’est pas encore la mort.

 

En tournée dans la région parisienne, La Supplication est un théâtre à la fois dur et indispensable, qui nous met face à une réalité qui n’est pas si lointaine que cela, et que l’on a tendance à occulter pour refouler l’angoisse. Du 7 au 26 novembre à L’Atalante à Paris, puis du 30 novembre au 8 décembre à Anis Gras à Arcueil : il est important d’aller écouter « l’inflexion des voix chères qui se sont tues. » (P. Verlaine).

 

 

 

 

Photos : © Frédéric Iovino

La rose tatouée avec Cristiana Reali : un Tennessee Williams au sang chaud
Miss Knife revient, elle chante Olivier Py au Théâtre de l’Athénée
Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture