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« De bonnes raisons de mourir » de Morgan Audic : Tchernobyl et ses fantômes

« De bonnes raisons de mourir » de Morgan Audic : Tchernobyl et ses fantômes

18 juin 2019 | PAR Julien Coquet

De bonnes raisons de mourir est seulement le deuxième roman Morgan Audic, après Trop de morts au pays des merveilles. C’est pourtant un polar d’une très grande maîtrise.

Lorsque la fiction s’intéresse à la catastrophe de Tchernobyl (1986), les étincelles jaillissent. Sur le petit écran, tout le monde s’accorde à louer la série Chernobyl, considérée par certains comme la meilleure série de l’histoire. Plus tôt, en 2015, Svetlana Alexievitch recevait le Prix Nobel de littérature pour son oeuvre à la croisée du journalisme et de la littérature d’investigation. La Supplication s’intéressait aux conséquences de la catastrophe, à cette tragédie collective qui donnait naissance aux tragédies individuelles. De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic s’inscrit dans cette lignée: faire le tableau d’un événement connu par tous mais dont les retombées sont parfois passées sous silence.

Deux enquêteurs autour d’un même crime. Le cadavre du fils d’un ancien ministre russe est retrouvé atrocement mutilé, suspendu à la façade d’un bâtiment. La mise en scène, macabre, n’est rien comparé au lieu: Pripiat, l’une des villes les plus proches de la centrale nucléaire, a été désertée peu de temps après l’explosion. Les cars de touristes se succèdent et l’un deux remarque cette silhouette suspendue. Rybalko, engagé par le père de la victime, se sait condamné par un cancer qui l’emportera d’ici quelques mois: il accepte la mission de retrouver et de tuer l’assassin en guise d’une importante somme d’argent pour payer l’opération de sa fille, sourde. Melnyk, flic du coin, enquête de son côté sur ce meurtre, intrigué par une coïncidence: la mère du jeune homme avait été retrouvée elle aussi assassinée la nuit où la centrale avait explosé.

Morgan Audic livre un habile thriller, étirant le suspens sur près de 500 pages. Tout intrigue dans De bonnes raisons de mourir : un assassin qui signe ses crimes d’une hirondelle empaillée, un faucon retrouvé dans le ventre de la première victime, une ambiance salle, angoissante, où la peur du cancer est omniprésente… Réel roman d’atmosphère, le polar tient le pari de dresser le portrait social, économique et politique (les tensions entre la Russie et l’Ukraine) d’une région tout en prenant le temps de construire des personnages touchés par la catastrophe de Tchernobyl. L’un se sait condamner par un cancer, l’autre doit se déshabiller avant de rentrer chez lui, celui-ci a perdu sa fille à la suite des radiations, etc. De bonnes raisons de mourir apporte aussi un regard sur l’économie qui s’est développée autour de la catastrophe, entre cars de touristes européens et américains, stalkers proposant leur service pour visiter la zone, mafia s’emparant de tôle irradiée pour la fondre et la revendre sur le marché européen, anciens habitants partis revivre dans leur maison d’enfance, etc. Morgan Audic signe là une excellente surprise puisqu’au-delà de livrer une habile intrigue, De bonnes raisons de mourir fait surtout le bilan d’une des plus grandes catastrophes écologiques du XXème siècle.

« La ville se trouvait à un peu moins de cinquante kilomètres à l’ouest de Pripiat. Les autorités soviétiques avaient ordonné sa construction juste après l’explosion du réacteur 4, pour remplacer la ville irradiée, devenue inhabitable. Il fallait bien héberger quelque part les employés de la centrale et leurs familles. Aussi fou que cela puisse paraître, on avait continué à faire tourner les autres réacteurs jusqu’en 2000.
Pesanteur dans l’air, impression générale d’ennui, monotonie des paysages: à Slavutich, il trouva des rues presque aussi désertes qu’à Tchernobyl, des barres d’immeubles sans charme, des squares sans vie et un cimetière plein de gens morts avant leur quarantième anniversaire. Un quart des vingt mille habitants avaient moins de dix-huit ans et s’emmerdaient sec. Alors la jeunesse dansait, se droguait, baisait et buvait trop. No future: depuis l’arrêt de la centrale, la région s’enfonçait chaque jour un peu plus dans le chômage. »

De bonnes raisons de mourir, Morgan Audic, Albin Michel, 496 pages, 21,90 euros

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