Théâtre
La Dame aux camélias par Castorf ou l’art de la déconstruction balourde

La Dame aux camélias par Castorf ou l’art de la déconstruction balourde

14 janvier 2012 | PAR Christophe Candoni

Il fallait une détermination acharnée pour tenir jusqu’à la fin de La Dame aux Camélias présentée à l’Odéon. Des spectateurs très nombreux, et avouons-le nous avec, n’ont pas eu cette ténacité. Le manque de repères en a peut-être poussé plus d’un vers la sortie ne retrouvant pas la Dame aux Camélias qu’ils attendaient naïvement ; pour d’autres, et c’est notre cas, c’est la déception qui a motivé le départ. Alors qu’on connaît le traitement de choc que Frank Castorf opère sur les œuvres classiques dont il livre toujours des interprétations très libres, on ne pouvait s’attendre à une mise en scène conventionnelle. Nous accueillions d’ailleurs avec enthousiasme sa géniale version du Kean d’Alexandre Dumas père. Mais cette fois, c’est un ennui irrité qu’a suscitée son adaptation cacophonique du roman de Dumas fils.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De La Dame aux camélias, il ne reste pas grand-chose, tant mieux puisque ces passages sont fort mal montés. Reste donc une adaptation qui s’éloigne en toute liberté de la tonalité mélodramatique de l’œuvre romantique en suivant les procédés du collage, de plus en plus habituel dans la mise en scène contemporaine mais exécuté avec bien plus de génie par Warlikowski par exemple, et de l’association d’idées juxtaposées peu éclairantes. Heiner Müller et Georges Bataille sont convoqués, de quoi mieux faire passer les petites provocations gratuites, la scatologie et les scènes de sexe primitif sous couvert d’auteurs de référence mais en choquant quand même le bourgeois.

Et ainsi le spectacle est un fatras sans limite, un melting pot textuel mais aussi musical où Traviata côtoie Yves Montand, qui repose sur une esthétique et une dramaturgie cumulatives jusqu’à l’exaspération et dont le sens échappe.

Castorf, avec les moyens conséquents dont il dispose, donne dans la grosse production : un décor à double facette permet la confrontation dialectique entre un bidonville misérable et une salle disco bling bling. Pendant que les poules caquettent, les actrices braillent. La pauvre Marguerite Gautier se roule dans la fange d’un poulailler. Elle est rejointe par deux autres actrices dans la promiscuité de la cage minuscule, elles jouissent ou gémissent (on ne sait), quand vont-t-elles s’arrêter ? Cela dure bien une demi-heure. On ne comprend pas un mot de ce que dit et fait Armand sinon qu’il passe la plupart du temps le pantalon sur les genoux ou en jupette, et gerbe du flocon d’avoine. Qui sont les personnages interprétés par Jeanne Balibar et Jean-Damien Barbin ? C’est flou mais l’acteur est parfois drôle. Une chance car le spectacle manque cruellement d’humour. Au début de la deuxième partie, le metteur en scène retrouve la vidéo et le principe qui lui appartient et dont il est le pionnier, celui de faire jouer les acteurs dans des espaces à peine visibles pour les spectateurs et de projetter en direct le film de la performance. Enfin il se passe quelque chose de plus captivant au niveau du jeu car il capte une intimité au bord du voyeurisme. Mais cela devient longuet.

On aurait pu s’attendre également de la part de Castorf à une lecture plus politique. Et bien non. Quelques échos au capitalisme décadent s’apparentent plus à une blague, comme l’affiche de l’accolade entre Berlusconi et Kadafi sous-titré Niagra Forza Forever. Un bref regard sur la révolution avec Müller arrive comme un cheveu sur la soupe. Enfin reste à déplorer l’absence totale d’émotion.

Directeur de la Volksbühne et représentant  important du théâtre berlinois qu’on aime aimer voire idéaliser, Castorf signe un spectacle confus et vain, pénible par sa lenteur exaspérante et qui s’essouffle vite. L’énergie indéniable des acteurs, bascule dans une agitation et un volontarisme détestable. Cette rentrée voit deux grands metteurs en scènes européens signer leur premier spectacle en langue française. Krystian Lupa magnifie la pièce retord et sombre de Lars Noren à la Colline (voir ICI) avec des acteurs peu ou pas connus, jeunes et impeccables tout juste sortis des écoles d’art dramatique. A côté de cela, Castorf s’offre le luxe d’une distribution comprenant la star Jeanne Balibar, décevante car totalement perdue, à l’Odéon et foire complètement son coup.

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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