Théâtre
Xavier Gallais, errant solitaire dans Faim de Knut Hamsun

Xavier Gallais, errant solitaire dans Faim de Knut Hamsun

14 janvier 2012 | PAR Christophe Candoni

Au théâtre de la Madeleine, Xavier Gallais lit, ou plutôt joue Faim de Knut Hamsun, dirigé par Arthur Nauzyciel qui l’avait déjà mis en scène dans Ordet et qu’il retrouvera cet été au Festival d’Avignon pour La Mouette de Tchekhov. L’acteur plonge dans le climat sombre du roman norvégien qu’il rêvait de porter à la scène depuis longtemps et fait entendre d’une manière fascinante ce long monologue existentiel.

Xavier Gallais est un acteur remarquablement profond et sensible. Là, il réalise une performance qui dépasse de loin la simple lecture. Le livre qu’il tient en main au début est vite délaissé. Sans encombre, il joue le texte qu’il maîtrise bien. Habillé sobrement, tout en noir, il est troublant dans ce personnage humble et complexe qu’on dirait d’inspiration dostoïevskienne, ce « pauvre diable » qui parcourt les rues la faim au ventre. Dépossédé de tout, il trouve l’idée de découdre les boutons de son paletot pour les revendre.

La représentation se donne devant le rideau de fer. Peu de décor : une moquette blanche au sol, un faux sapin sur un côté et un distributeur de boissons chaudes de l’autre suffisent à évoquer l’hiver, le froid, la misère, la faim qui poussent le locuteur dans une inépuisable suite de divagations. Le rêve est chez lui comme un moyen de survivre. Alors qu’il n’a aucune inspiration pour rédiger les articles de presse qui lui feraient gagner quelques sous, il déploie dans son esprit hanté un imaginaire étonnant, vampirique même, dans la mesure où il confine à la démence. Tout ce qu’il raconte n’est peut-être que le fruit de son imagination ; le commandeur, la logeuse, le courtier, la dame à la voilette noire, la princesse Ulayali…, existent-ils vraiment ? L’acteur demeure dans un immobilisme tenu et  parvient à nous embarquer dans l’errance à la fois géographique et mentale du personnage. Il créé un climat, des images. En l’écoutant, on voit ce petit restaurant où seul à un coin de table il s’empiffre d’un bifteck avec une voracité animale sans même mâcher les morceaux pour tout vomir aussitôt avoir rejoint la rue.

Ici et là, il est question d’une promenade en fiacre, d’une logeuse, d’un bec de gaz, d’un cocher… Le vocabulaire d’un autre âge contextualise l’œuvre écrite en 1888 et pourtant celle-ci nous est délivrée de telle sorte qu’elle paraît totalement contemporaine. La présence fantomatique du comédien est analogue à celle d’un sdf d’aujourd’hui tout en préservant une hauteur, une grâce céleste, quelque chose de l’ordre de la prestance, forcément inexplicable, qui conjugue à merveille le concret et le céleste.

C’est donc un travail rigoureux et exigeant que présente Xavier Gallais et dont il se tire formidablement. Il dessine au fur et à mesure de la représentation cet être lunatique dans un environnement impitoyable, rend parfaitement son humeur tour à tour plaintive, radieuse, tranquille et agitée, vigoureuse puis lassée. Il propose une interprétation excitée, âpre, rauque, rageuse, pathétique lorsqu’il hurle au Ciel son abandon et qu’il maudit Dieu. Il parle, sans discontinuer. Il parle non pas pour repousser la misère, le vide et la solitude mais bien pour les éprouver.

Photo Fabien Pio

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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