Théâtre

La confusion des sentiments

04 février 2010 | PAR Christophe Candoni

Le collectif «le Théâtre La Querelle » formé en 2002 par de jeunes acteurs talentueux présente avec audace « Gouttes dans l’océan » au Théâtre Mouffetard. Rainer Werner Fassbinder que l’on connaît plus pour ses nombreuses réalisations au cinéma, a écrit cette pièce dans sa jeunesse et la qualifie avec un humour cynique de « comédie avec fin pseudo tragique ». Le ton incisif et violent du texte est bien exploité par le metteur en scène Matthieu Cruciani et ses très bons interprètes, notamment Yann Métivier, qui se lancent dans un jeu machiavélique où les couples se font et défont.

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C’est l’histoire d’une rencontre, aussi fortuite que décevante : Frantz, un jeune homme paumé, éperdu de vingt ans, est sur le point de se marier avec sa fiancée Anna mais sans grande convictions. Il rencontre un inconnu et accepte de le suivre chez lui, sans trop savoir pourquoi. Leopold, est plus vieux, lui propose de boire un verre puis de jouer aux petits chevaux. Le plan drague est surprenant mais fonctionne ; Frantz passera la nuit chez lui. La pièce débute donc sur ce qui pourrait être une histoire d’amour entre deux garçons mais Fassbinder dépeint un monde emprunt de noirceur où l’échange de sentiments amoureux ne trouve pas sa place. Il porte un regard pessimiste et amer sur la vie de couple qui devient le lieu d’un drame. On assiste à un cruel jeu entre dépendance, agression et manipulation où les êtres se distinguent en deux catégories, les dominants et les dominés. Léopold n’avait en tête qu’une envie de conquête tandis que Frantz fait l’expérience de la servilité.

La violence chaotique du monde est ici matérialisée par l’univers trouble, saturé d’images et d’effets de lumières que réalise Richard Gratas, qui insiste sur l’état d’enfermement et de perdition des personnages. La scénographie de Marijke Bedleem, efficace mais inesthétique, est constituée de quatre écrans de télévision et chaque changement de scènes fait l’objet de la projection d’un petit film publicitaire nommé à l’ancienne « réclame » qui joue sur une image toute faite et complaisante de l’amour idyllique, une sorte d’antithèse du drame qui se joue. L’usage de la vidéo permet d’intégrer une distance ironique mais reste parfois poussif. La mise en scène intimiste et osée de Matthieu Cruciani donne à voir de manière très concrète les relations complexes entre les personnages. Le spectacle très juste est brutal, frôle le happening. Tout n’est pas passionnant dans la pièce qui est assez répétitive.

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Les deux acteurs principaux sont très convaincants. Ils s’abandonnent à un jeu charnel sans complaisance ni retenue. Yann Métivier sensible, écorché, est un acteur puissant dans son trouble trop pur et vulnérable dans sa quête désespérée du bonheur, dans son attachement à ne pas renoncer. On voit en lui une naïveté presque enfantine et l’effroi lucide de la perversion. Il est déchirant à la fin lorsque Frantz, revenu de tout, appelle sa mère au téléphone pour lui annoncer qu’il s’est donné la mort. Julien Geskoff, joue avec finesse de son physique stéréotypé de prince charmant un peu lisse en total désaccord avec son personnage cruel, un looser séducteur, colérique qui ne sait pas aimer. On sombre dans un drame machiavélique où chacun tend à prendre le pouvoir. Les femmes n’ont pas le beau rôle dans cette histoire, piétinées par le cynisme masculin. Peu présentes sur scène, Christel Zubillaga est très bien ainsi que Laetitia le Mesle dans Vera, femme froide et sèche, à la drôlerie hystérique.

Gouttes dans l’océan, jusqu’au 6 mars 2010. Au théâtre Mouffetard, 73 rue Mouffetard, 5 arr. M° place Monge. 01 43 31 11 99.

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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