Théâtre

L’Odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux : Guerre et Paix ou Macbeth en uchronie

L’Odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux : Guerre et Paix ou Macbeth en uchronie

01 février 2013 | PAR Melissa Chemam

Le Théâtre Monfort apparaît comme le lieu idéal pour la pièce de Philippe Ulysse. Bout du monde parisien à l’espace flexible, il accueille « L’Odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux » jusque mi-février, un palimpseste de textes pour repenser la valeur de la guerre et son impossible oubli.

Il y a d’abord cette scène, qu’on a le droit de traverser et qui est entourée par les sièges des spectateurs, permettant à tous de suivre la mise en scène qui se développera d’un bout à l’autre de ce plateau. Les planches noires ont été parsemées de sable, et sont jonchées de quelques gravats et de peu d’éléments de décor : deux sièges renversés, une scène d’un côté, ornée d’un rideau de paillettes chatoyantes, une maison de l’autre, aux nombreuses portes fenêtres laissant d’emblée deviner un jeu, un combat même, entre l’intérieur et l’extérieur. Avec une entrée en musique, une voix de femme puissante et un musicien discret, ici commence le sérieux.
Puis viennent les corps, les voix. Ce que l’on sait d’emblée du spectacle, c’est qu’il reprend à son compte le Macbeth de Shakespeare, la pièce écossaise dont longtemps le monde du théâtre n’osa prononcer le nom régicide. Entre alors un Macbeth moderne sur scène, gracieux, profond et fragile Anthony Paliotti, qui déclamera en anglais une grande partie de ce texte élisabéthain face à sa lady Macbeth dure mais elle aussi bientôt ravagée par les remords. Mais par la suite, la scène se passe ailleurs, et surtout dans un autre temps, dans d’autres temps, en une forme de palimpseste d’uchronies. Et les voix s’entremêlent. Quand le roi Duncan apparaît, il parle, lui, français. Puis le même homme – mais est-ce le même ? – revient quelques scènes plus tard nous parler de sa première guerre, en 1939 et de ces bombardements subis enfant, puis de son autre guerre, l’Algérie, à partir de 1958 : « là, on nous a appris neuf façons de tuer », confesse le soldat. Le meurtre hante et la guerre ne peut être gagnée, voilà la seule vérité de ces personnages car il faudrait « être mort pour gagner la paix ».
Les textes écrits et mis en scène par Philippe Ulysse viennent ainsi rejoindre la reprise de morceaux choisis de Macbeth, textes qui sont nés de confession de véritables soldats, comme Macbeth serait infusé de chroniques des guerres d’Ecosse. Inspiré par l’histoire de son propre père, né en 1934, comme le soldat érigé au centre de cette scène et qui comme lui combattit en Algérie, Philippe Ulysse a voulu « composer un grand poème dramatique pour tenter d’exorciser les fantômes qui nous hantent et proposer une méditation sur la guerre, la mémoire et le pouvoir de l’imagination en mettant en résonance des textes, des lieux, des époques différentes ».
Et ainsi hors du temps, et hors du monde, ce sont les corps des acteurs, leur voix aussi, qui portent cette réflexion sur le cauchemar de la guerre, qui ne cesse de hanter ces meurtriers involontaires, nous renvoyant à l’Ecosse de Macbeth, à l’Algérie, mais aussi à la Tchétchénie, allant jusqu’à jeter sur scène un soldat en tenu de camouflage muni de son fusil et ne tarissant pas sur les bains de sang.
Sérieuse, voire grave, cette création baigne dans le sang, use des moyens ultra contemporains du théâtre (micros, musique, vidéo, sons pré-enregistrés, multiplicité des scènes) et évoque tout haut ce qu’en notre époque l’occident essaie tout bas de penser comme révoqué : la guerre, ses morts, et ses fantômes. Comme l’ancien soldat rêve d’éradiquer la nuit où il ne peut même plus dormir et de vivre pour voir revenir le soleil, les personnages tentent de sortir de l’ombre, mais ne parviennent pas à se réveiller du cauchemar qu’est devenue leur vie. Une prouesse qui – attention – peut réveiller bien des blessures de guerre.

« Ma Famille » au Théâtre de Ménilmontant
D8 (re)lance Popstar
Melissa Chemam

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